« Sacré Jean-Luc Godard ! » Hé oui, faut-il avoir de l’orgueil pour le cinéaste suisse ? Trop incompris par beaucoup, on le laissera facilement aux français, pourquoi pas. Dès qu’il est honoré d’un prix, alors on se l’appropriera en rappelant aux français qu’il est Suisse.
Constant, Jean-Luc Godard l’a toujours été par sa façon de s’exprimer, de fumer et de siroter un verre devant la caméra d’une télévision lors d’une interview. Ses grosses lunettes servant plus à cacher sa timidité qu’une quelconque tare au coin de l’œil. Sa barbe de trois jours faisant là aussi office de paravent au reste du monde. Du moins c’est ainsi que je le perçois à chaque fois qu’il passe sur le « petit écran ».
Qualifié de génie par certains, de looser par d’autres, impossible de réellement se faire une opinion personnelle sur lui du fait qu’à chaque intervention sur le petit écran je lâche très vite les propos tenus, soit du journaliste qui élève sa parole au niveau qu’exige le personnage génial ; soit par le fait du cinéaste qui semble vouloir noyer ses mots, recherchés et intellectuellement supérieurs, pour donner le change au journaliste et ainsi donner raison aux deux opinions que l’ont peut avoir de lui.
Dans le livre : le Paris des Suisses, de Daniel Jeannet, il est bien entendu un sujet sur Jean-Luc Godard, on ne peut se priver d’une telle personne qui malgré tous ce que l’on peut penser de lui, reste un citoyen suisse, un Helvète de la Côte.
« Le Petit Robert note que Jean-Luc Godard est un réalisateur français de cinéma, né à Paris en 1930. Ajoutons qu’il est le fils de Paul Godard, médecin, que sa mère, née Odile Monod, est vaudoise, qu’il a usé deux ou trois pantalons au collège de Nyon, qu’il a tourné son premier court-métrage en Suisse (Opération Béton, 1954) et qu’il vit aujourd’hui à Rolle, au bord du Léman. Cela nous vaut le plaisir de l’accueillir ici en qualité de critique, car il fit aussi les beaux jours des Cahiers du cinéma. »
« Montparnasse 19 »
Est-ce la vie passionnée d’Amédée Modigliani ? Autant aller voir celle de Van Gogh. Est-ce la chronique du Paris de la première après-guerre ? Autant lire les bouquins de Maurice Sachs. Est-ce le journal d’un peintre illuminé ? Autant lire ou voir celui d’un curé de campagne. Est-ce l’histoire d’un pauvre type, d’un fou, d’un salaud, d’un génie ? Est-ce un film d’aventures ou un film d’amour ? Et d’abord, est-ce un film ? A cette dernière question, Montparnasse 19 ne répond pas plus. Ou plutôt il répond par une nouvelle question : oui, mais après tout : qu’est-ce que le cinéma ?
Si, comme l’affirme la publicité, Montparnasse 19 est plus pathétique des films de Jacques Becker, c’est parce qu’à chaque vingt-quatrième de secondes, gros plans, raccords dans l’axe, mouvements de grue, travellings optiques, panoramiques filés, posent cette question : qu’est-ce que le cinéma ? Et qu’au lieu d’y répondre, chaque plan pose de nouveau la même et lancinante question : qu’est-ce que le cinéma ?
La seule grandeur de Montparnasse 19 est d’être non seulement un film à l’envers, mais en quelque sorte l’envers du cinéma, de même que le négatif d’une photographie est l’envers du positif. En général, en effet, un grand film est grand parce qu’il prouve la beauté rien que par sa création, qu’il rend inutile toute question à ce sujet en donnant dès le départ une réponse. Welles, Eisenstein, Murnau, procèdent par affirmations. Ils ne disent pas : il faut filmer ça parce que c’est beau, mais : c’est beau parce que je l’ai filmé comme ça.
Montparnasse 19, tout au contraire, est sans doute le premier film entièrement négatif dans son principe. Peu importe que ce soit peut-être dû en partie aux nombreux aléas qui émaillèrent tant la préparation que le tournage du film (mort d’Ophuls, supervision de la fille de Modigliani, différends avec Jeanson, etc.). Le film est là. Montparnasse 19 ne vous prouvera pas que Modi aimait Jeanne, ni que Béatrice aimait Modi, ni que Paris est une ville formidable, ni que les femmes sont belles ou que les hommes son lâches, ni que l’amour est agréable, ni que peindre est amusant ou que peindre est assommant, ni que l’art est plus important que n’importe quoi ou que n’importe quoi est plus important que l’art. Non ! Montparnasse 19 ne vous prouvera pas que 2 + 2 = 4. Son propos est ailleurs. Son propos, c’est l’absence de propos. Sa vérité, l’absence de vérité. Montparnasse 19 vous prouvera seulement que 2 – 2 = 0.
Il est faux de dire que c’est le film le plus bressonien du metteur en scène de l’admirable Rue de l’Estrapade, car en acceptant de tourner Montparnasse 19, Jacques Becker n’a pas cédé à la tentation de l’absolu, il a cédé à l’attraction du vide. Montparnasse 19 est un film vertigineux. Et tout compte fait, l’entreprise qui ne manquait pas de lâcheté au départ ne manque pas non plus de courage à l’arrivée.
Montparnasse 19 est le film de la peur. En ce sens, on pourrait le sous-titrer : le mystère du cinéaste. Car en incorporant malgré lui son propre affolement dans l’esprit désaxé de Modigliani, Jacques Becker nous fait entrer de façon maladroite, certes, mais combien émouvant, dans le secret de la création artistique mieux que n’avait su le faire Clouzot en filmant Picasso au travail. Après tout, si un roman moderne est la peur de la page blanche, un tableau moderne, la peur de la toile vide, une sculpture moderne, la peur de la pierre, un film moderne a bien le droit d’être la peur de la caméra, la peur des acteurs, la peur des dialogues, la peur du montage. Je donnerais tout le cinéma français d’après-guerre contre le seul plan, mal joué, mal cadré, mais sublime, où Modi demande cinq francs de ses dessins à la terrasse de la Coupole.
Alors, mais alors seulement, tout séduit dans ce film obscur. Car celui qui saute dans le vide n’a plus de comptes à rendre à ceux qui le regardent.
Cahiers du cinéma,
N° 83, mai 1958.