URI
Qui ne connaît l’étonnante légende du pont du diable de Schöllenen, dans le canton d’Uri ? Elle raconte que c’est le diable en personne qui construisit cette vertigineuse passerelle au-dessus du gouffre de Schöllenen et lui a donné son nom. En récompense de ses services, l’âme de la première créature qui franchirait le pont lui avait été promise. Le hasard – mais était-ce vraiment lui ? – voulut que ce fût celle d’un bouc ! L’histoire est jolie, sans doute, mais elle n’explique pas pour autant l’origine de ce nom ; car personne ne croit sérieusement que Messire Satan en ait jamais été réduit à aller offrir ses services aux pieux Uranais pour se laisser ensuite ignominieusement ridiculiser par ses obligés !
Et pourtant, de même qu’il n’existe pas de fumée sans feu, il n’y a pas de légende sans fondement. Et voici ce qu’on en peut retenir.
Les Uranais, un beau jour, se décidèrent à faire construire un pont par-dessus l’abîme de Schöllenen. L’entreprise était hardie. Les montagnards, qui en étaient conscients, la confièrent sans hésitation à un architecte italien. Car les italiens, comme jadis leurs ancêtres le Romains, passaient à juste titre pour des maçons renommés. On fit appel à un maître d’œuvre réputé pour son habileté, Agosto da Tivoli, que les gens du pays, dans leur savoureux dialecte rebaptisèrent « de Tyfel » (= le diable) nom qui avait le double mérite à leurs oreilles, et de pouvoir être prononcé, et de constituer une excellente plaisanterie.
Quelques mois plus tard, Agosto da Tivoli avait terminé son œuvre et les Uranais, satisfaits lui payèrent la somme convenue. Mais l’architecte ne se tint pas quitte pour autant. Il estimait que ce travail délicat lui avait coûté autre chose que de la peine et de l’argent, à savoir… ses chances d’entrer en Paradis ! Aussi demanda-t-il que, suivant l’exemple des anciens Juifs cité par les Ecritures, on fît passer en tout premier sur le pont un bouc. Il jouerait le rôle du fameux bouc émissaire qu’on chargeait des péchés de la collectivité. Celui-ci était particulièrement destiné à endosser tous les blasphèmes dont le maître et ses compagnons s’étaient rendus coupables au cours de la construction. Et Dieu seul savait si la liste en était longue ; les maçons pour leur compte avaient depuis longtemps renoncé à la tenir à jour.
C’est ainsi que le bouc passa et demeura dans la légende ; et avec lui, le nom estropié d’Agosto da Tivoli.
Le pont du diable huile de William Turner