Or, c’était en 1691, l’année qui précéda le départ de Davel ; il se passa chez eux quelque chose de bien étrange et qui eut, j’en ai toujours été convaincu, une grande influence sur la destinée de mon camarade, et sur la mienne par contrecoup. Mme Davel, au moment des vendanges, avait engagé comme servante une fille inconnue, qui était en passage à Cully. Nul ne savait qui elle était, ni d’où elle venait. C’était une fort belle fille. Son visage était sévère et, dans ses yeux, brillait une flamme étrange. Bien qu’en général, en temps de vendanges, on envoie le plus de monde possible à la vigne, Mme Davel garda sa servante chez elle, pour vaquer aux soins du ménage, et elle ne pouvait assez se louer de son activité et de son savoir faire. Cette Belle Inconnue, - comme nous l’appelions, - était fort sauvage et ne frayait avec personne. Je me souviens qu’un jour elle vint au pressoir. Par manière de plaisanterie, car au moment des vendanges on n’a guère de retenue, je voulus la taquiner un peu et la prendre par la taille. La fille se dégagea brusquement et me lança un regard si méprisant que je demeurai coi. Quand elle fut sortie, je dis à Daniel, qui riait de ma déconvenue : « Votre nouvelle servante est une bien jolie fille, mais elle est rudement farouche ! – Oui, me dit-il, et ce matin même elle m’a vertement réprimandé parce que je la regardais avec trop de complaisance. »
Du reste, sauf sa jolie figure, cette fille ne me plaisait pas et les airs inspirés qu’elle prenait parfois, ne me disaient rien qui vaille.
Un jour, ne voyant pas Davel à la vigne avec ses ouvriers, je demandai à sa mère ce qui lui était arrivé et s’il était malade. « Non, me dit-elle, il se porte bien, mais notre servante lui a prédit cependant qu’il mourrait dans trois jours. Je suis bien tourmentée ! » Je tombai des nues ! « Mais, madame Davel, de quoi mourra-t-il, puisqu’il n’est point malade ? – Je ne le sais, mais cette fille dit que cela lui a été révélé. – Et Daniel y croit ? – Oui, et depuis que cette fille lui a prédit sa fin prochaine, il reste couché et se prépare à la mort par le jeûne et la prière. – Mais, comment pouvez-vous croire à des choses pareilles ? – Ah ! Mon garçon, cette femme est une voyante, elle a révélé à mon fils certaines particularités de son séjour à Interlaken, qu’il croyait être le seul à connaître ! » Là-dessus, Mme Davel me quitta tout angoissée. Pour moi qui ne crois aux prophéties qu’à bon escient c’est-à-dire lorsqu’elles sont accomplies, je ne me tourmentai pas trop. Je ne craignais qu’une chose, c’est que cette folle, avec ses prédictions, ne tournât la tête de mon ami qui n’était déjà que trop porté au mysticisme. L’événement prouva que j’avais eu raison de ne pas me faire de mauvais sang. En effet, les trois jours annoncés par la prophétesse, étant écoulés, mon ami Davel était encore en vie et en parfaite santé, un peu affaibli par son jeûne, voilà tout. La Belle Inconnue ne fut nullement troublée par le démenti donné à ses prédictions et elle annonça gravement que puisque Dieu lui avait laissé la vie, Daniel vivrait. Ce n’était pas bien malin. Et moi qui ne suis pas prophète, j’en aurais dit autant.
Après cela, tout autre que Davel aurait envoyé promener cette « imposteuse » et ses prédictions mensongères. Je ne sais comment elle s’y prit, mais le fait est que Davel continua à ajouter foi à ses dires. Elle fit, paraît-il, je ne sais quelles simagrées avec un œuf qu’elle cassa dans un verre d’eau et où elle prétendit lire l’avenir.
Elle annonça à Davel tout ce qui devait lui arriver pendant sa vie. Mais à ce moment mon ami ne m’en parla que d’une façon tout à fait vague. Ce ne fut que plus tard et peu à peu que j’appris quelles avaient été ces prédictions et lorsque, au dire de Davel, elles se trouvaient réalisées.
La Belle Inconnue disparut un beau jour aussi mystérieusement qu’elle était venue. On ne sut jamais ni d’où elle venait, ni où elle s’en était allée et nul ne la revit jamais au pays. Nous avons toujours supposé qu’elle devait venir du Dauphiné et des Cévennes d’où les protestants persécutés se réfugiaient volontiers dans nos contrées qui leur étaient hospitalières. On sait que là-bas, la piété est assez exaltée et que l’on y rencontre de nombreux prophètes.
a suivre...