Au printemps suivant, au moment où nous allions rentrer en campagne, le Piémont fit la paix avec le roi de France. Nous n’avions plus rien à faire au-delà des Alpes. On nous expédia nous battre ailleurs. Nos régiments furent envoyés en Allemagne. Le voyage fut assez long, car nous fûmes obligés de contourner toute la Suisse pour gagner le pays de Baden. Mais décidément, la guerre semblait ne plus vouloir de nous. Les hostilités cessèrent brusquement, la paix fut conclue à Ryswick et le roi d’Angleterre congédia ses troupes suisses. Allions-nous donc rentrer à Cully sans avoir fait notre moisson de lauriers ? Ce n’était vraiment pas la peine d’être partis ! Heureusement que la Hollande avait besoin de soldats. De Sacconay passa au service de cette puissance avec tout son corps d’officiers et comme Davel en était, je ne crus pas faire mieux que de m’engager aussi. Cette fois j’avais le grade de sergent, tandis que Davel devenait capitaine-lieutenant. De Sacconay s’était fortement attaché à lui et l’appréciait de plus en plus. Pour l’avoir près de lui il le fit entrer dans la compagnie que l’on appelait la Compagnie-colonnelle qui dépendait directement du chef. Grâce à l’appui de Davel, je passai dans cette même troupe.
- Louis, me dit un jour Davel, veux-tu venir avec moi passer quelques jours au pays ? – Si je voulais ? Pouvait-on le demander ? Je me sentais fatigué de l’oisiveté de ce temps de paix, car rien n’est monotone comme la vie du soldat qui ne se bat pas. Notre lac me manquait, et puis l’idée d’aller montrer mon bel uniforme et mes galons aux anciens camarades me plaisait fort. Je le dis tout franchement, sans parler toutefois de mes sentiments de vanité. Davel reprit : « Comme il est fort probable que les hostilités reprendront sous peu, il nous faut renforcer nos troupes. Le colonel me charge d’aller au pays lui recruter de nouveaux soldats et comme j’aurai besoin d’un bon sous-officier pour me seconder, j’ai pensé à toi ».
Quelques jours plus tard, nous prenions, côte à côte, le chemin du pays et filâmes droit sur Cully. « A propos, me dit Davel, comme nous entrions sur territoire bernois, inutile de dire ce que nous venons faire ici ; les Bernois ne permettent pas que l’on fasse de recrutement si l’on n’est pas muni d’une autorisation et d’une patente. Je compte m’en passer, aussi, sois muet sur notre mission ». Comme je savais qu’il n’est pas bon d’avoir à faire avec la justice de Berne, je promis sans peine d’être discret. A Cully, nous ne restâmes que peu de temps. J’eus pourtant le plaisir de promener mon uniforme et de raconter, sans trop de hâbleries, les quelques affaires auxquelles j’avais pris part. c’est sur le chemin du retour que Davel comptait trouver les soldats qu’il était venu chercher. Je dois dire à notre décharge, que nous ne nous faisions pas de scrupules, car nous savions bien qu’à Berne même, plusieurs notables se livraient impunément à ce petit trafic. Le gouvernement fermait les yeux. Davel m’envoya en avant, je l’attendrais à Berne et y préparerais le logement pour ses recrues. Lui-même me rejoindrait, sans beaucoup tarder.
Quel fut mon étonnement et ma frayeur, quand quelques jours plus tard, comme je déambulais sous les arcades, je vis passer mon ami Davel, en compagnie de cinq ou six gaillards de mauvaise mine et escorté d’une troupe de soldats. « Bon ! il s’est fait prendre ! Qu’est-ce qui va sortir de là ? » Je rentrai fort inquiet dans le logis que j’avais arrêté et très perplexe sur ce que je devais faire. Fallait-il rester ? Fallait-il partir ? Je ne savais que décider. Au milieu de la nuit, on frappa à ma porte. Ma première pensée fut que l’on venait m’arrêter. Je me tins coi. Mais les coups redoublèrent et une voix bien connue me dit : « C’est moi, Davel. Ouvre ! » Je tirai le verrou et mon ami entra : « Il nous faut filer d’ici le plus tôt possible et profiter de la nuit. Je te raconterai tout en route ». Il ne me fallut pas longtemps pour faire mes paquets et nous nous esquivâmes. Grâce à je ne sais quelles connivences, nous pûmes franchir les portes et nous nous empressâmes de sortir des frontières du canton. Davel me raconta alors ce qui lui était arrivé. « Jusqu’à Büren, tout s’était bien passé, j’avais ramassé sur ma route cinq ou six garçons, qui ne faisaient rien de bon au pays étaient heureux de s’engager. Mais à Büren, le bailli eut des soupçons, il me fit arrêter avec mes recrues, et après avoir demandé des instructions à Berne, m’y fit conduire sous escorte. Comme il y a dans la ville des personnages influents que mon arrestation et mon jugement pourraient compromettre, ils m’ont procuré les moyens de m’évader. Moi parti, toute l’affaire tombe et l’on n’en parlera plus ». Nous regagnâmes donc nos cantonnements d’Allemagne, sans ramener personne.
A suivre...