Ce qui me décida à rester ce fut, pourquoi ne le dirai-je pas, l’amour. Au baptême d’un de mes petits cousins Bonnet, dont Davel fut le parrain, je fis, ou plutôt je refis la connaissance d’une ancienne amie d’enfance qui était restée fille, bien qu’elle fût de bonne famille et qu’elle eût quelque bien. Nous nous plûmes, je la demandai en mariage, elle ne se fit pas prier et je n’eus dès lors plus aucune envie d’aller laisser un bras ou une jambe dans quelque hôpital ou d’aller dormir sous le gazon des Flandres. Quand je déclarai mes intentions à Davel, il m’y encouragea vivement : « Tu ne peux devenir officier, et tu demeureras toute ta vie sergent, mieux vaut mille fois cultiver tes champs et tailler ta vigne. Reste, tu fais bien. Pour moi, je puis espérer encore quelque avancement, mais un jour aussi je reviendrai au pays pour tout de bon ». Il assista encore à mon mariage, puis repartit rejoindre son régiment. Il m’écrivit deux ou trois fois. La guerre était plus horrible que jamais. « Nous avons pris Lille, disait une des lettres de Davel, c’était en 1708. Le siège a duré quatre mois et les pertes ont été considérables. Pour nous, nous avons perdu notre brave colonel de May (qui avait succédé à de Sacconay). Que de camarades et de soldats sont tombés autour de moi ! » Par une autre lettre, Davel m’annonçait qu’il avait à son tour quitté le service de la Hollande et pour les mêmes raisons que son ancien chef : une place de chef de compagnie qui lui revenait de droit fut donnée par le même Albemarle à un Bernois. Malgré ses répugnances, Davel prit du service en France, avec son grade de capitaine. Nos officiers à l’étranger, comme nous autres soldats du reste, qui ne nous battions pas pour notre propre cause, nous étions parfaitement libres d’offrir nos services à qui bon nous semblait et de changer de maîtres et de drapeau.
Davel ne demeura que deux ans au service de la France. Lassé de la vie militaire, il rentra définitivement au pays dans le courant de 1711. Sa mère, déjà âgée, fut heureuse de le voir revenir, et pour moi ce fut une grande joie. J’étais fort heureux en ménage, ma femme avait un caractère doux et égal, le ciel nous avait accordé un garçon et une fille, tous deux pleins de vie et de santé. Mon vieux père semblait avoir rajeuni. Il vivait naturellement avec nous et nous l’entourions de notre mieux. Lui, qui tant d’années avait vécu sous la férule de sa femme, il jouissait de pouvoir dire son mot dans nos affaires de famille, sans être rabroué ni contredit. J’étais heureux, je le répète, mais l’arrivée de Davel fut néanmoins pour moi un grand bonheur. C’était un homme de bon conseil, il exerçait sur moi une influence bienfaisante et il avait beaucoup contribué à me corriger de la grande légèreté de ma jeunesse. A son contact j’étais devenu plus sérieux, sans toutefois partager ses idées mystiques. Maintenant, il ne me manquait plus rien. J’avais une femme selon mon cœur et le meilleur des amis.
Davel avait alors 41 ans, et on peut dire qu’il était devenu un homme dans toute la force du terme. La vie de soldat ne l’avait point corrompu comme tant d’autres. On voyait qu’il avait l’habitude du commandement et il en imposait par sa fermeté. Il n’y avait pourtant en lui aucune rudesse. Sa bienveillance pour tous était grande et les pauvres et les malheureux trouvaient auprès de lui un accueil de pitié.
Nous passâmes un heureux hiver. J’allais souvent faire la veillée chez les Davel. Mon ami et moi, nous nous remémorions nos souvenirs de campagne. Ce sont de ces choses dont le souvenir est plus agréable que la réalité ; ma femme m’accompagnait le plus souvent, car elle aussi s’était prise d’affection pour Daniel et elle lui était reconnaissante de ce que son exemple et ses bons conseils me tinssent éloigné des mauvaises compagnies et des cabarets.
A suivre...