Un matin, nous arrivâmes au pont de Meiengrün. Davel commandait notre détachement qui devait occuper le pont. Les balles pleuvaient comme grêle. Personne ne se souciait d’avance. Sans hésiter, Davel met son cheval au galop, passe le pont et tombe le sabre haut sur le premier poste de garde des ennemis, et à lui tout seul le met en déroute. Le pont devenu libre, nous traversâmes à notre tour. A ce moment, trois canons se mirent à nous tirer dessus. Davel appelle à lui quelques dragons, se met à leur tête et fond sur l’artillerie ennemie. Les artilleurs essaient d’emmener leurs pièces. Davel ne leur en laisse pas le temps et revient bientôt, ramenant les trois canons. Ah ! c’était un homme intrépide et qui donnait du courage aux plus poltrons. Ni les balles, ni la mitraille ne lui faisaient baisser la tête.
Peu après, nous arrivâmes devant la ville de Baden, en Argovie. La ville avait de bons remparts et la garnison était nombreuse et bien armée. Sa prise semblait malaisée. Après l’avoir investie de tous côtés, notre artillerie commença à la bombarder. Or dans la ville se trouvait pour lors le comte de Trauttmansdorf, ambassadeur de l’empereur d’Autriche qui soutenait les cantons catholiques. La maison de l’ambassadeur n’était point à l’abri de nos boulets, et le noble seigneur jugea prudent de quitter la ville. Il fit demander à notre général une suspension d’armes. Davel fut choisi par de Sacconay pour aller régler les conditions avec l’ambassadeur. Il profita de l’occasion pour entrer en conversation avec les gens de la ville. Il tâcha de leur faire comprendre qu’ils auraient tort de persévérer dans une défense inutile. Leur ville était investie de tous côtés, ils n’avaient aucun secours à espérer et ne pourraient échapper au sort qui les menaçait. Il leur conseillait d’entrer en composition pour obtenir des conditions plus favorables. Enfin, il les endoctrina si bien qu’ils demandèrent à capituler. Nous entrâmes dans la ville sans coup férir. Mais Davel éprouva une grande mortification dont il me fit part le lendemain. « J’avais promis à ces pauvres gens des conditions assez douces eu égard à leur bonne volonté. Mais les Bernois, et plus encore les Zurichois, sont intraitables. Le château et les remparts doivent être abattus, la ville doit livrer toutes ses armes et payer, de plus, une lourde contribution de guerre. J’ai protesté, appuyé par de Sacconay, mais en vain. Et pourtant un peu d’indulgence aiderait beaucoup à la pacification des esprits, tandis que des mesures de rigueur ne feront que les exaspérer. » C’était la sagesse même, mais allez faire entendre les conseils de la sagesse à des sourds qui ne veulent pas entendre !
Quelques jours plus tard, rencontrant Davel, je lui vis un visage fort joyeux. Je lui en demandai la cause. « Il paraît que Leurs Excellences, reconnaissantes du service que je leur ai rendu en leur épargnant un siège qui eût été fort long et nous eût coûté de lourdes pertes, ont décidé de me restituer mes deux cents écus. De plus, de Sacconay demande pour moi la place de major. Je suis à peu près certain de l’obtenir. M. de Bavois, qui l’occupait, a été destitué pour s’être mal conduit à l’affaire de Bremgarten. Plusieurs officiers bernois et le commissaire du gouvernement bernois, M. Ott, appuient cette demande. – Certes, tu l’as bien mérité », lui dis-je en lui serrant la main. Mais quelques jours plus tard il fallut déchanter. Ces Messieurs de Berne avaient fait la sourde oreille pour ce qui était de la place de major. Ma foi, si j’avais été Davel, j’aurais planté là l’armée, et je le lui dis tout net. Mais je n’étais pas Davel, qui ne fit que redoubler de zèle et continua à rendre les plus éminents services.
Nous approchions maintenant de Villmergen et nous allions établir notre camp, lorsque nous vîmes arriver quelques soldats vaudois fort mal en point, plusieurs étaient blessés. Ils nous contèrent qu’ils faisaient partie d’un détachement commandé par le colonel Monnier. On les avait envoyés garder le pont de Sinns, sur la Reuss. Ils étaient 600 et avaient été assaillis par une armée catholique d’au moins 5000 hommes. Naturellement ils n’avaient pu résister au choc et avaient dû fuir. Le colonel Monnier, avec environ 90 soldats, s’étaient retranchés dans le cimetière et faisaient une résistance désespérée. Aussitôt qu’il fut informé de ce désastre, de Sacconay envoya Davel, avec tous les hommes qu’il avait sous la main – nous étions environ un millier – au secours de nos malheureux camarades. Quelque hâte que nous eussions faite, nous arrivâmes trop tard. En nous voyant arriver, l’ennemi nous prenant pour une avant-garde battit précipitamment en retraite. Quel spectacle, quand nous pénétrâmes dans le cimetière, et surtout dans la chapelle ! Presque tous nos camarades avaient été sauvagement massacrés. Le lieutenant Manuel gisait mort au pied de l’autel. Nous ensevelîmes tous ces malheureux et leur rendîmes les honneurs militaires. Puis, la nuit étant venue, nous reprîmes le chemin de Villmergen, où campait le gros de l’armée.
A suivre...