C’est autour de ce village qu’eut lieu la bataille décisive de cette campagne. Elle fut acharnée de part et d’autre et le résultat longtemps incertain. Il y eut des milliers de morts de chaque côté. 1300 catholiques serrés de près par les nôtres, voulant franchir la rivière, grossie par les pluies, se noyèrent. Notre général lui-même fut assez grièvement blessé. C’est là que j’eus l’occasion d’admirer une fois de plus l’intrépidité et le sang-froid de mon ami Davel. On le voyait partout où il y avait du danger, stimulant les soldats, ranimant leur courage, rétablissant le combat. A un certain moment, les troupes bernoises pliaient, tout semblait compromis. Le commissaire bernois s’approcha de Davel et lui cria avec angoisse : « Ah ! Monsieur, tout est perdu ! » Davel lui prit les mains et lui dit avec tout le calme imaginable : « Où voyez-vous que tout est perdu ? Au contraire, tout ira bien et la victoire est à nous ». Et il se lança dans la mêlée. Enfin, la victoire pencha de notre côté et nous eûmes la satisfaction de voir l’ennemi lâcher pied et fuir en complète déroute.
Après cela, la guerre était finie et les troupes furent licenciées. Nous rentrâmes dans nos foyers, couverts de gloire, mais pas tous, hélas ! Il y eut des places vides à plus d’un foyer. La conduite de Davel pendant cette campagne lui attira la considération de tous. On sut quelle avait été sa vaillance dans le combat, sa sagesse dans le conseil. Nos autorités de Cully, en reconnaissance de ses grands mérites, lui accordèrent une chaise d’honneur en notre église. Davel, si modeste qu’il fût, se montra sensible à cette marque d’estime venant de ses concitoyens. D’autres part, et ce n’était que justice, il était en droit d’espérer de Leurs Excellences une récompense pour les immenses services qu’il venait de leur rendre. En effet. Berne, une fois n’est pas coutume, se montrait généreuse envers ceux qui l’avaient bien servie. Outre une grosse somme d’argent, de Sacconay avait reçu la grande bourgeoisie de Berne. Les gratifications pleuvaient sur tous ceux qui s’étaient distingués pendant la campagne. Mais alors que les autres recevaient sans avoir demandé, Davel dut réclamer et tirer l’oreille, ces Messieurs de Berne se décidèrent à faire droit à ses justes réclamations. Les Conseils de Berne lui allouèrent pour prix de ses services : une pension annuelle de 200 florins, puis chaque année un tonneau de vin à la mesure de Lutry. Les années de mauvaise récolte, le vin était remplacé par une somme de 100 florins. Il recevait encore trois sacs d’orge, trois de seigle et un d’avoine. C’était sans doute quelque chose, mais, peu à côté de ce que d’autres, qui en avaient moins fait que lui, avaient reçu.
Comme j’étais allé le félicité, il me dit : « Elle me l’avait prédit ». En riant je lui répondis : « Quoi, elle avait prévu les sacs d’orge et de seigle ». Il me regarda sévèrement et me dit d’un ton extrêmement sérieux : « Louis, ton incrédulité me peine, tu ne peux comprendre ces choses-là. Mais vois-tu, peu à peu, tout ce que cette femme m’avait annoncé se réalise. Elle m’avait prédit que, rentré au pays, je ferais de nouveau la guerre et que j’en retirerais beaucoup d’honneur. »
Poussé par je ne sais quel démon, et comme si je mettais en doute sa parole, je ne pus m’empêcher de lui dire : « Eh bien, que t’a-t-elle encore prédit pour l’avenir ? Si cela se réalise, alors je croirai. »
Il resta un moment silencieux, puis d’une voix basse il reprit : « Tu veux le savoir, je te le dirai, mais que cela reste entre toi et moi. Elle m’a annoncé que j’étais choisi par Dieu pour faire de grandes choses, mais que – ici sa voix devint plus basse encore – je finirai sur l’échafaud ». Quand j’entendis cela, je me sentis frémir de terreur et d’horreur et ne pus m’empêcher de m’écrier : « Deviendrais-tu donc criminel, toi ? » Il me répondit simplement : « Toutes choses sont entre les mains de Dieu ; il en sera comme IL le voudra. » Le ton sérieux avec lequel il dit cela m’impressionna vivement. Mais nous n’en reparlâmes plus.
Davel ne reprit pas tout de suite son office de notaire, mais comme il l’avait déjà fait avant de partir pour l’étranger, consacra la plus grande part de son temps à l’administration de ses biens.
Par son intelligence, ses manières affables, sa parfaite droiture et son esprit de justice, il s’acquit une grande réputation. Ennemi des procès qu’il considérait comme une plaie et une cause de ruine, il s’efforçait de concilier les gens en désaccord. « Car, disait-il, les juges, les avocats, les huissiers, qui font durer, traîner vos procès de mois en mois, vous ruinent en frais de justice, et même si vous gagnez, vous êtes appauvris, souvent obligés d’hypothéquer vos biens. »
A suivre...