Notre arrivée à Lausanne, tambour battant, mit en émoi tous les bons bourgeois. Comme nous descendions la rue de Bourg, le lieutenant-baillival de Loys, sortit de sa maison, très étonné, demandant ce que cela signifiait. Tout le monde était aux fenêtres pour nous voir passer. Il faut dire que c’était une belle troupe, qui faisait plaisir à voir. Nous descendîmes la rue St-François et, de la Palud, nous remontâmes par la Mercerie jusqu’à la terrasse du Grand Temple, où nous nous rangeâmes. Quelques minutes plus tard arrivèrent le lieutenant-baillival, puis, derrière lui, le major de Crousaz et le boursier Millot.
Ces messieurs faisaient les grands bras, s’étonnaient, on voyait qu’ils ne comprenaient rien à notre arrivée. Cela encore me parut étrange ! Comment se faisait-il que le major de Crousaz, le collègue de Davel, ne sut rien de la revue que nous devions passer ?
Accompagné du major de Crousaz et du boursier Millot, Davel descendit en ville, nous laissant toujours rangés sur la terrasse du Grand-Temple. Nous ne le revîmes que deux heures plus tard quand il revint accompagné de deux messieurs du Conseil pour nous distribuer nos billets de logement. Davel avait un visage heureux et en passant près de moi, il me dit seulement : « Tout va bien ! »
Avec deux autres sergents, je fus logé dans les faubourgs, du côté de l’Ale. Mais notre nuit ne fut guère tranquille, dès une heure du matin il y eut des bruits de troupes en marche et quand vers six heures nous nous rendîmes, mes camarades et moi, à notre lieu de rassemblement, celui où nous avions été licenciés la veille, nous fumes étonnés de voir la ville pleine de soldats. Les rues étaient sillonnées de petites troupes. Cela me rassura, tous ces hommes étaient donc là pour la revue annoncée par Davel, j’avais eu bien tort de me forger des chimères. Nous nous rangeâmes comme la veille et attendîmes la venue de notre major.
Soudain nous vîmes arriver le boursier Millot très pâle et agité. Il se plaça devant la troupe et nous ordonna de nous disperser en bon ordre et de rentrer chez nous. « Nous n’avons d’ordre à recevoir que de notre major », lui cria-t-on de divers côtés. Alors Millot nous annonça cette nouvelle stupéfiante que notre chef avait été arrêté au moment où il sortait de chez lui, pour monter à cheval ; qu’il avait été conduit au château pour y être enfermé comme coupable de rébellion et de sédition contre le gouvernement. Le boursier ajouta que ceux qui n’obéiraient pas à ses ordres seraient immédiatement arrêtés comme complices de Davel et enfermés comme lui. Je fus atterré, mes pires craintes étaient réalisées. Mais je voulais en savoir davantage. Je ne pouvais rentrer à Cully sans savoir exactement ce qui s’était passé. Je dis à un garçon de Cully qui s’apprêtait à partir : « Paul, il faut que je reste ici. En rentrant passe à la maison, dis à ma femme ce qui en est, elle me comprendra, et dis-lui encore que je reviendrai dans deux ou trois jours. » Il partit et moi je courus chez mes cousins Penneveyres qui demeuraient toujours dans leur maison de la Mercerie. Ils furent bien étonnés de me voir car ils ne savaient rien de ce que nous venions d’apprendre. En deux mots, je les mis au courant. « Dépêche-toi de rentrer chez toi, tu vas te faire arrêter si tu restes ici. – Non, il faut que je sache comment les choses se sont passées. Vous allez me prêter des habits et me loger deux ou trois jours. Mais tu seras prudent, me dirent-ils. On pourrait savoir que tu étais des amis de Davel et ton affaire serait claire. – N’ayez peur, je serai prudent. Au fond, je ne risque pas grand’chose. Bien que je fusse le meilleur ami de Davel, il m’a laissé tout ignorer de ses projets. – Tu aurais de la peine à en faire la preuve et personne ne te croirait. » Quelques minutes plus tard j’avais dépouillé mon uniforme et vêtu des habits de mon cousin Thomas. J’étais devenu un bon bourgeois que personne n’aurait soupçonné d’avoir une heure avant paradé à la tête de ses soldats. Toutefois je jugeai prudent de ne pas sortir de la journée, attendant avec impatience que mes cousins pussent m’apporter quelques renseignements sur les événements de la veille. C’est le soir seulement que je fus renseigné. Nous eûmes la visite d’un de leurs amis, qui faisait partie du Conseil et qui, sous le sceau du secret, nous révéla ce qui s’était fait depuis le moment où Davel nous avait quitté la veille pour se rendre au Conseil avec le major de Crousaz et le boursier Millot.
A suivre...