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Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

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Camille Duran, professeur et directeur du Collège Cantonal à Lausanne

Chroniques données au micro de Radio-Lausanne, 1941

Le français notre langue.

 

Mieux vaut être vaincu que n’avoir pas lutté.

 

Nous allons livrer le combat de Saint-Georges contre le dragon. Rien de moins. Nous tremblons au sentiment de notre faiblesse, mais le courage ni la témérité ne nous font défaut, non plus que le désintéressement, puisque notre effort sera parfaitement inutile. Le dragon est trop bien établi dans le marécage du parler quotidien ; c’est le solécisme le mieux porté, le plus confortable ; il a grand âge et pleine vigueur, l’écaille la plus dure qui soit, et l’haleine la plus empestée. Il a traversé toutes les lignes de défense, triomphé des meilleurs écrivains, pénétré sinon dans l’Académie, du moins chez plus d’un académicien. De plus il est insinuant, trompeur ; nul n’y prend garde, nul ne le soupçonne. Le monstre est parvenu par le large chemin de notre inadvertance, de notre irréflexion. Signalons-le, démasquons-le, défions-le !

 

C’est le vulgaire : dans le but de.

 

J’étonne, je le sens, plus d’un lecteur, qui cherche la monstruosité de cette expression qui orne l’article premier de tous statuts bien pensants : « Dans le but d’établir plus de justice… » « Dans le but de lutter contre le doryphore », qui orne la profession de foi de tout brave homme vantant sa marchandise ou ses principes.

Je m’explique. Le but, c’est le point où l’on vise, la fin, le résultat à atteindre. C’est donc l’a devant soi, qu’on se le propose. On vise au but, on l’atteint, on le touche ou on le manque (il n’est pas donné à chacun d’être adroit). On ne saurait, soit dit en passant, le poursuivre (à moins qu’il ne soit mobile, et que vous lui donniez la chasse) ni le remplir (à moins que ce ne soit un tonneau, et un tonneau vide).

Le coup tordu commence avec l’expression dans le but de.

Laissons d’abord le petit mot DE. Examinons : dans le but ; l’expression est tout à fait correcte dans la proposition :  la flèche est dans le but, quand, par un coup de maître, elle y est plantée, comme la flèche de Tell dans la pomme (Ah ! je vous réponds qu’elle était, celle-là, dans le but !)

Avec de venant après, et suivi d’un complément à l’infinitif, tout se gâte. Dans le but de, pour marquer, dans un sens figuré, et mal figuré, le résultat à atteindre, l’idéal entrevu, n’est qu’un contresens. Dans le but de développer les sports…dans le but de prévenir des abus…l’un et l’autre idéals sont fort beaux, nous les voyons devant nous, nous souhaitons d’y atteindre, - mais nous n’y sommes pas encore, nous ne sommes pas dedans. Nous ne saurions nous y installer avant d’avoir fait le voyage, nous vendons la peau de l’ours avant de l’avoir tué. C’est une contradiction dans les termes.

 

On comprendrait encore : ayant pour but de. Mais n’est-il pas plus exact de mettre : dans l’intention de, dans le dessein de, ou, plus simple de dire tout bêtement, c’est-à-dire tout intelligemment : pour (oui, « pour sauver la république »), en vue de, qui est exact et qui parle à l’œil, ou afin de, qui plaît à l’esprit (afin, mot léger, propre, alerte, abandonné comme Cendrillon pour le gros parvenu, l’encombrant et vicieux dans le but de).

« En toute chose il faut considérer la fin. »

Et voilà le dragon débusqué. Il se rit d’ailleurs de notre fléchette. Qu’importe, nous nous sommes battu non pas – nous ne disons pas dans le but de réussir – mais pour, en vue de, afin de, dans le dessein d’égratigner le montre. Nous nous sommes battu sans espoir de succès (« c’est bien plus beau, lorsque c’est inutile »), mais c’était pour pouvoir nous dire (et non dans le but de pouvoir nous dire) :

 

« Mieux vaut être vaincu que n’avoir pas lutté ».

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