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Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

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Benjamin Constant

Voilà une autre lettre de Benjamin, celle écrite à 12 ans, elle aussi pour sa grand-mère.

 

A la Générale Constant de Rebecque, à Lausanne.

Bruxelles, ce 19 novembre 1779

J’avais perdu toute espérance, ma chère grand-mère, je croyais que vous ne vous souveniez plus de moi et que vous ne m’aimiez plus. Votre lettre si bonne est venue très à propos dissiper mon chagrin, car j’avais le cœur bien serré ; votre silence m’avait fait perdre le goût de tout et je ne trouvais plus aucun plaisir à mes occupations, parce que dans tout ce que je fais j’ai le but de vous plaire et dès que vous ne vous souciez plus de moi, il était inutile que je m’applique. Je disais : ce sont mes cousins qui sont auprès de ma grand-mère qui m’effacent de son souvenir. Il est vrai qu’ils sont aimables, qu’ils sont colonels, capitaines, etc., et moi je ne suis rien encore ; cependant je l’aime, et la chéris autant qu’eux. Vous voyez, ma chère grand-mère, tout le mal que votre silence m’a fait, ainsi si vous vous intéressez à mes progrès, si vous voulez que je devienne aimable, savant, faites-moi écrire quelquefois et surtout, aimez-moi malgré mes défauts. Vous me donnerez du courage et des forces pour m’en corriger et vous me verrez tel que je veux être et tel que vous me souhaitez. Il ne me manque que des marques de votre amitié, j’ai en abondance tous les autres secours et j’ai le bonheur qu’on n’épargne ni les soins ni l’argent pour cultiver mes talents si j’en ai, ou pour y suppléer par des connaissances.

Je voudrais pouvoir dire de moi quelque chose de bien satisfaisant, mais je crains que tout se borne au physique. Je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que si c’est tout, il ne vaut pas la peine de vivre, je le pense aussi, mais mon étourderie renverse tous mes projets. Je voudrais qu’on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée. J’ai essayé si la musique pouvait faire cet effet, je joue des adagios des largos qui endormiraient trente cardinaux, mais je ne sais par quelle magie ces airs si lents finissent toujours par devenir des prestissimos. Il en est de même de la danse. Le menuet se termine toujours par quelques gambades. Je crois, ma chère grand-mère, que ce mal est incurable, et qu’il résistera à la raison même. Je devrais en avoir quelque étincelle, car j’ai douze ans et quelques jours, cependant je ne m’aperçois pas de son empire ; si son œuvre est si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans ! – Savez-vous, ma chère grand-mère, que je vais dans le monde deux fois par semaine ? J’ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une main sur la poitrine, l’autre sur la hanche, je me tiens droit et je fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j’écoute et jusqu’à présent je n’envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont tous l’air de ne pas s’aimer beaucoup ! Cependant le jeu et l’or que je vois rouler me causent quelque émotion ; je voudrais en gagner pour mille besoins que l’on traite de fantaisies. A propos d’or, j’ai bien ménagé les deux louis que vous m’avez envoyés l’année dernière ; ils ont duré jusqu’à la foire passée. A présent il ne me manque qu’un froc et de la barbe, pour être du troupeau de saint François. Je ne trouve pas qu’il y ait grand mal, j’ai moins de besoin, depuis que je n’ai plus d’argent. J’attends le jour des Rois avec impatience. On commencera à danser chez le Prince ministre, tous les vendredis. Malgré tous les plaisirs que je me propose, je préférerais de passer quelques moments avec vous, ma chère grand-mère, ce plaisir-là va au cœur, il me rend heureux, il m’est utile. Les autres ne passent pas les yeux ni les oreilles et ils laissent un vide que je n’éprouve pas lorsque j’ai été avec vous. Je ne sais quand je jouirai de ce bonheur. Mes occupations vont si bien que l’o craint de les interrompre. M. Duplessis vous assure de ses respects, il aura l’honneur de vous écrire. Adieu, ma chère, bonne et excellentissime grand-mère, vous êtes l’objet continuel de mes prières. Je n’ai d’autre bénédiction à demander à Dieu que votre conservation. Aimez-moi toujours et faites m’en donner l’assurance.

 

On mit parfois en doute l’authenticité des lettres d’enfance de Constant, dont nous n’avons que des copies. Un roman qu’il écrivit à la veille de ses douze ans renverse ces soupçons. Benjamin y manifeste les mêmes qualités d’intelligence, de pénétration, d’ironie. Il imite le Roland furieux, et s’en amuse.

 

Quels écrits !

tiré: Benjamin Constant, Cent Lettres, Bibliothèque Romande, 1974

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