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La Vie du Major Davel par Maurice Constançon (17)

Comme il importait que Berne fût immédiatement et directement informée, le Conseil expédia à Leurs Excellences Monsieur de Sévery. On pouvait craindre en effet, que ces Messieurs n’apprissent les choses par le canal de gens malveillants qui dénatureraient les faits et feraient soupçonner les autorités de la bonne et fidèle ville de Lausanne d’entente avec le rebelle. M. de Savery devait donner l’assurance que toutes les mesures nécessaires avaient été prises. Le soir, Davel avait été invité à souper. Ce repas auquel assistaient outre les deux capitaines de Crousaz et Clavel, le major de Crousaz et deux ou trois autres conseillers de la ville, fut très gai. Davel, tout à la joie de voir se réaliser ses projets, se montra fort enjoué et répondit franchement à toutes les questions qu’on lui posait, sans se douter que c’était autant de pièges qu’on lui tendait. On tenait surtout à savoir quels étaient ses complices, car on ne pouvait imaginer qu’il eût agi sans s’être assuré de nombreux appuis. Il affirma, à plusieurs reprises que personne n’avait eu vent de son projet, qu’il avait été seul à le concevoir et seul à le mettre à exécution. Vers dix heures, chacun se retira et Davel passa la nuit chez son collègue de Crousaz.

 

Arrestation et procès de Davel.

 

Le conseiller, qui paraissait bien informé, nous conta ensuite comment Davel avait été arrêté le matin même. Deux conseillers de la ville étaient venus le chercher, comme pour lui faire honneur et lui demandèrent quels étaient ses projets pour la journée. Tout d’abord il pensait s’emparer du château où il trouverait de l’argent pour payer ses soldats, puis il partirait pour Moudon. A ce propos, il remit aux deux conseillers une lettre qu’il les priait de faire parvenir au major de Moudon, Tâcheron, qui devait être pour lors à Morges. Au moment où il sortait de la maison pour monter à cheval, le capitaine de la ville, Décombaz, s’approcha de lui, suivi d’une escouade de soldats et l’invita à lui remettre son épée. Davel resta un moment interdit, regarda les deux conseillers, qui ne savaient quelle contenance prendre et leur dit : « Est-ce que les sentiments de ces messieurs du Conseil ont changé ? » Balbutiant de vagues propos, les conseillers tentèrent une excuse embrouillée. Davel avait compris. Tirant son épée du fourreau, il la tendit à Décombaz en disant simplement : « Je vois bien que je serai victime de cette affaire. N’importe, il en résultera quelque avantage pour ma patrie ». Immédiatement, il fut emmené au château par des chemins détournés et mis aux fers dans un cachot. Il y était gardé par huit hommes. On l’avait dépouillé de son uniforme et on avait fait acheter pour lui des vêtements civils en ville. Ses deux capitaines, malgré leurs protestations d’innocence, avaient été arrêtés et enfermés. On ne pouvait croire qu’ils ne fussent au courant du complot et qu’ils eussent suivi leur chef sans rien savoir. « En voilà deux qui auront de la peine à se blanchir, dit un de mes cousins ! Quant à Davel, son intention était peut-être bonne, mais il fallait être un peu dérangé d’esprit pour s’imaginer qu’un projet aussi insensé pût réussir ».

Le conseiller étant parti, je montai dans ma chambre. Inutile de dire que je pus dormir. Je tâchai de mettre un peu d’ordre dans mes idées troublées par tout ce que je venais d’entendre. En premier lieu, il me sembla que la conduite de mon ami n’avait pas été aussi folle qu’elle pouvait le paraître. Tous nos baillis, sauf deux ou trois étaient alors à Berne, comme chaque printemps ; donc, il n’y avait personne au pays pour prendre la défense de nos maîtres. Puis, il était exact que Berne était bien déchue de sa puissance militaire : personne ne le savait mieux que Davel. Déjà à Villmergen, sans l’appui des troupes vaudoises, Berne eut été en mauvaise posture. Aucun canton n’aurait levé un seul homme pour l’aider à maintenir le Pays de Vaud dans l’obéissance. Donc de ce côté, l’affaire avait des chances de réussir. Que Davel eût gardé le secret sur ses projets, cela pouvait se comprendre. Leurs Excellences avaient l’oreille fine et le moindre complot eût été vite éventé. Un complot suppose des conciliabules, des allées et venues, une certaine agitation qui n’auraient pas manqué de donner l’éveil. D’autre part, au cas où la tentative échouait, personne n’était compromis que celui qui en avait eu l’idée. La seule chose que je ne pouvais comprendre, c’est qu’un soldat loyal, qui avait accepté une charge du gouvernement, eût manqué à la fidélité promise.

Le lendemain, comme je ne pouvais rien faire pour mon ami, je fis un paquet de mon uniforme et, dans les habits civils que l’on m’avait prêté, je profitai d’un char qui allait à Vevey, pour rentre à Cully. Je comptais bien revenir à Lausanne tout de suite, mais ma femme devait être inquiète et je voulais trouver quelqu’un pour me remplacer afin que le travail ne souffrît pas de mon absence.

Quand je traversai la ville, je fus étonné de voir que tout y était tranquille comme si rien ne s’était passé. Chacun vaquait paisiblement à sa besogne et il n’y avait ni trouble ni rassemblements.

Ma femme fut heureuse de me revoir sain et sauf, les récits des soldats rentrés à Cully y avaient semé la terreur, et elle me voyait déjà plongé dans un cachot, jugé et fusillé je lui fis part de mon intention d’aller à Lausanne pour pouvoir suivre les événements. « Vois-tu, lui dis-je, je ne pourrais tenir en place ici et je n’aurais pas le cœur à l’ouvrage. Je demanderai à mon frère Pierre de venir vous donner un coup de main. Pauvre Daniel, dans quel guêpier il s’est fourré ! » Ma brave femme comprit mes angoisses et ne fit rien pour me retenir : « Va Louis, j’ai le cœur gros en pensant que ce bon major Davel est en prison. Que crois-tu qu’il lui arrivera ? – Hélas ! Je crains qu’il n’y aille de sa vie. Berne sera sans pitié ! » Là-dessus, ma femme se mit à pleurer et il s’en fallut de peu que je n’en fisse autant. « Va Louis, mais sois prudent, si on venait à savoir que tu étais au nombre de ses amis, on pourrait bien t’inquiéter. – Sois tranquille, je ne me soucie pas de faire connaissance avec la patte de l’ours ».

A suivre...

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