Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.
Je restai près d’un mois à Lausanne. Mes cousins voyant mon chagrin furent avec moi de la plus grande bonté et firent tout ce qu’ils purent pour m’encourager. Grâce aux nombreuses relations qu’ils avaient en ville, je pus savoir presque jour après jour tout ce qui advenait de mon pauvre ami. Mais ils ne jugeaient pas des choses comme moi. Tendis que je m’indignais de ce que le Conseil de Lausanne eût agi d’une façon qui, à mes yeux n’était que fourberie et déloyauté, eux, trouvaient que les conseillers avaient montré une sage prudence et évité bien des troubles. « Comment, leur disais-je, au lieu de cajoler Davel, de paraître d’accord avec lui, n’auraient-ils pas pu au moins lui présenter quelques objections, lui adresser quelques remontrances. Qu’ils ne fussent pas d’accord avec lui, c’était leur droit, mais alors pourquoi cette sinistre comédie ? – Oui, oui, mais alors Davel, aurait compris, et, appuyé par ses six cents soldats il se serait emparé de la ville et nous aurions eu la guerre, non pas seulement contre Berne, mais la guerre civile.
- Mais de Crousaz, le collègue de Davel, lui qui se disait son ami, ne pouvait-il essayer, au nom même de leur amitié, de le détourner de son aventure ? Il paraît l’approuver, l’encourager et derrière son dos, il travaille de toutes ses forces à le perdre ! « Oh bien ! celui-là on te l’abandonne », dirent mes cousins, pour me donner satisfaction.
Ce même soir, 2 avril, vers les cinq heures arriva de Berne M. de Wattenwyl, le haut commandant du Pays de Vaud, accompagné d’une brillante cavalcade. On l’accueillit au son du canon et à son arrivée au château, il fut salué par une garde d’honneur de 60 étudiants armés pour la circonstance. Le major de Crousaz, pour se faire bien voir et peut-être pour recueillir les compliments qu’il pensait avoir bien mérités, s’était porté à la rencontre des Bernois jusqu’à Montpreveyres, avec une escorte de dragons. M. de Wattenwyl dut être rassuré sur l’état des esprits dans le pays de Vaud, car c’était à qui s’aplatirait devant lui avec des protestations de dévouement et de fidélité qui suaient l’hypocrisie et la peur. On le vit bien mieux encore le lendemain, lorsqu’il reçut les hommages du Conseil de la Ville et ceux de l’Académie. Il en entendit des compliments sur la paternelle administration de nos maîtres. Pauvre Davel, quelle illusion tu t’étais faite, si tu avais cru que ton peuple était mûr pour la liberté !
Aussitôt après son arrestation, on avait procédé à un premier interrogatoire du prisonnier. Ce qu’on voulait avant tout, c’étaient les noms de ses complices. Davel déclara qu’il avait agi seul. Il fut si catégorique que l’on relâcha ses deux capitaines.
Lorsque Wattenwyl fut arrivé, il demanda et obtint que l’instruction fût menée avec la dernière rigueur. On eut recours à la torture pour obtenir des aveux. Ce fut terrible. Davel eut les doigts serrés avec une telle violence que les ongles sautèrent. Il devait souffrir atrocement, mais il garda tout son sang-froid et déclara qu’il n’avait rien à ajouter à ses premières affirmations. Il avait agi seul, par amour pour son pays, et par obéissance aux ordres qu’il avait reçu de Dieu. Il raconta alors à ses juges plusieurs particularités concernant la Belle Inconnue et les prédictions qu’elle lui avait faites jadis. La plan qu’il avait suivi lui avait été donné par Dieu et il n’y avait rien changé ; « car, disait-il, si j’avais suivi un plan humain, j’aurais agi selon les lois de la guerre ; je me serais emparé en arrivant, de toutes les positions importantes de la ville, ainsi que du château où j’aurais mis une garnison. Je me serais présenté devant le conseil, entouré d’une escorte de soldats. Or, ma troupe n’avait pas même de munitions, tellement j’étais convaincu que tout se passerait sans effusion de sang ». Et il ajouta : « Quand même vous me tortureriez à me rendre plat comme une feuille de papier, vous ne me ferez pas dire autre chose.
Deux fois encore on le remit à la torture. On voulait absolument avoir des aveux plus explicites. Les mains liées derrière le dos, on le suspendit par les poignets et on le leva à deux pieds de terre. On n’en put rien tirer. Deux jours plus tard on recommença, mais cette fois on lui avait attaché un poids de 25 livres aux pieds. Il fut soulevé à deux reprises. Un des examinateurs frappé par le calme extraordinaire qu’il conservait lui demanda s’il souffrait : « Oui, Monsieur et de grandes douleurs, mais je suis sûr que vous souffrez autant que moi ». Puis, il s’écria avec ardeur : « Jour fortuné, jour heureux, je suis dans les fers pour la gloire de Dieu et pour le bien de ma patrie ! ».
Quand on me racontait toutes ces choses, je sentais mon cœur se gonfler dans ma poitrine et mes yeux se remplir de larmes. Je ne me faisais aucune illusion, mon pauvre ami était perdu !
A suivre...