Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.
Le traité de Lunéville cédait à la République française le Frickthal et tout ce qui avait appartenu à l’Autriche, sur la rive gauche du Rhin, entre Zurzach et Bâle, la République française se réservant de céder ce pays à la République helvétique.
Le consulat et l’empire ou histoire de Napoléon Bonaparte, de 1799 à 1815, par A. C. Thibaudeau – 1834
http://kultur.medusis.com/napoco/docs/1802_04_0029.html
La lettre de Napoléon Bonaparte aux Etats du Fricktal
Paris le onze fructidor an dix
Monsieur le Président des États du Frickthal,
J’ai reçu votre lettre en date du neuf août. J’ai vu avec une vive satisfaction que les peuples du Frickthal sont contents de leur sort et qu’ils seront heureux dans leur nouvelle position. Faites leur connaître qu’ils ne me seront jamais indifférents et que la France, en intervenant pour changer leur situation, a, par là, contracté l'obligation de prendre intérêt à ce qui peut les regarder.
Bonaparte
Notice sur le Frickthal.
Tous les habitants du Frickthal sont de la communion catholique, et relèvent pour le spirituel du diocèse de Bâle : les vingt-quatre paroisses, y comprise celle de Luggeren dans le comté de Baden, forment un chapitre rural, qui a son doyen, son Camérier, quelques jurés, et un secrétaire. Il y à Rhinfelden un chapitre collégial, composé d’un Prévôt, de six Chanoines et de quatre Chapelains. On y trouve encore une commanderie de l’ordre de Malte. Après l’inondation de 1745, on découvrit dans cette même ville, près de la porte d’en haut, les ruines d’une chapelle, dont les armoiries assez bien conservées prouvent qu’il y avait là très anciennement une maison de l’ordre des Templiers. A Olsberg est un Chapitre de chanoinesses nobles, fondé vers l’an 1170, selon les uns, par un seigneur du pays nommé Cadalor, et selon d’autres par les comtes de Rheinfelden, de Forbourg et de Thierstein, pour y placer leurs filles. Ses armes sont un Christ sur la montagne des Oliviers, et sont conformes à l’étymologie même du mot Olsberg. Le chapitre est composé d’une abbesse, de six chanoinesses et de quelques expectantes : l’abbesse seule fait vœu de célibat ; les autres peuvent sortir et se marier. L’abbaye est dans une superbe situation ; elle fut pillée en 1513 par les paysans des environs, et elle a perdu dès lors une partie de ses revenus. Rheinfelden et Lauffenbourg ont chacun un couvent de Capucins, qui depuis Joseph II ne doivent point recevoir de novices : le premier, fondé en 1655, n’a que dix pères, et possède une bibliothèque très chétive, depuis qu’un commissaire Impérial en a fait transporter à Vienne les meilleurs ouvrages. Le second, fondé en 1657, est réduit à 7 religieux. Les ecclésiastiques du Fricktal sont la plupart séculiers ; ils font leurs études à Fribourg ou à Dillingen ; leurs revenus consistent principalement en dîmes, et suffisent assez médiocrement à leur entretien : la régularité de leurs mœurs les rend fort respectables.
L’éducation publique est encore fort arriérée. Marie-Thérèse avait établit, en 1770, quelques écoles primaires, dont on a ressenti l’influence, puisqu’il en est sorti des enfants moins ignorants que leurs pères… c’est-à-dire, qui savent lire, écrire et chiffrer ; elles étaient sous l’inspection d’un commissaire d’éducation siégeant à Rheinfelden, qui examinait les prétendants aux places d’instituteurs, et qui devait faire annuellement la visite de toutes les écoles du pays : les revenus des maîtres sont des plus modiques, et se payent en partie par les biens d’Eglise et en partie par les Communes.
Le caractère des habitants du Frickthal ressemble beaucoup à celui des Suisses leurs voisins : ils sont en général religieux, actifs, laborieux, patients, fidèles et braves ; mais ils sont moins gais que les paysans des contrées limitrophes, sans doute à cause de la longue suite de malheurs, dont les diverses guerres et surtout la dernière les ont accablés. On leur rend la justice d’avoir été de tout temps fort attachés à leur souverain. Ils ont quelque aptitude pour les arts et les sciences, qu’une meilleure éducation pourra développer. On trouve à Lauffenbourg un habile mécanicien, nommé Baltisweiler, et un littérateur avantageusement connu, dans la personne du maître de forêts Zaeringer. Les habitants du Frickthal sont bons soldats, et leurs milices se sont distinguées en plusieurs occasions : ils ont une façon de vivre fort simple, et se nourrissent en grande partie de pommes de terre et de fruits secs : leurs maisons, plus élégantes au dehors que commodes en dedans, pourraient être plus propres. Sous le régime Autrichien, les impôts étaient peu onéreux, puisque le village le plus taillé du pays, composé d’environ 100 familles, ne payait annuellement que 200 florins d’Empire, outre les dîmes ecclésiastiques.
Le Frickthal a toujours soutenu de grands rapports avec le Corps Helvétique, soit par sa situation qui l’enclave dans la Suisse, soit par le droit que le traité de 1474 donnait aux cantons de mettre garnison dans 4 villes forestières de Rheinfelden, Seckingen, Lauffenbourg et Valdshutt, lorsqu’il y avait guerre sur le Rhin : droit dont ils ont profité souvent, et qui, en couvrant la frontière Suisse, assurait la neutralité du Frickthal : en 1689, il fut question à Vienne de le vendre aux cantons ; mais des considérations politiques empêchèrent ce marché : maintenant il est réuni au canton d’Argovie ; c’est sans doute un arrondissement précieux, plutôt par sa localité géographique et le caractère de ses bons et loyaux habitants, que par l’étendue ou la richesse de ce pays, puisqu’il est très petit et pour longtemps ruiné par la dernière guerre.
Dans la commune de Kaiser-Augst, on trouve beaucoup d’antiquités parmi les débris des temples et de l’amphithéâtre de l’ancienne Auguste des Rauraques, qui s’étendait sur les deux bords de l’Ergolts : on y a déterré des médailles, des lacrymatoires, des camés, de petites statues, etc. Quelques vieux châteaux couvrent de leurs masures la pente ou le sommet de collines escarpées ; tels que celui de Alt Hombourg près de Wegenstetten, manoir primitif de la puissante maison des comtes de ce nom, dont les deux branches sont si connues dans les vieilles chroniques de la Suisse ; celui de Alt-Thierstein entre Weittnau et Oberkirch, d’où est sortie cette famille fameuse de Thierstein, dont les vastes domaines ont ensuite augmenté les cantons de Bâle et de Soleure, etc.
L’histoire du Frickthal dans le moyen âge n’est point sans intérêt ; nous pourrons y revenir dans la suite, et nous finissons cette notice par un trait presque ignoré, tiré du chapitre V de la Chronique de l’Abbaye de St. Gall, par Eckerard le jeune. Il apprend à connaître un habitant du Frickthal, qui fut le libérateur et le sauveur de cette contrée vers l’an 990, époque où les féroces Hongrois désolaient tous les pays d’alentour : il y avait alors (dit le Religieux, dont nous traduisons le mauvais latin) dans le pays de Erisgau, un homme nommé Hirminger, moins recommandable par sa puissance que par sa fermeté et par son courage : comme Mathias, il était père de six fils, aussi vaillants que les Macchabées. Ce brave homme s’arma contre la partie de l’armée Hongroise qui avait passé le fleuve pour se jeter sur nos terres : comme les Barbares se disposaient à construire un pont sur le Rhin pour s’emparer de Seckingen, et qu’ils se reposaient sur leurs compagnons restés de l’autre côté du fleuve, sans se tenir sur leurs gardes, Hirminger avec ses fils et quelques troupes rassemblées à la hâte, attaque sur trois points, au milieu de la nuit, les Hongrois plongés dans le sommeil et dans la débauche : à l’exception de ceux qui purent se sauver à la nage, il les tue et les noie presque tous : les paysans ayant, par son ordre, mis des brandons allumés dans des pots sur les collines voisines, les élevèrent au premier signal, et aidèrent par leur lumière à distinguer les ennemis des troupes amies. Les Hongrois de l’autre côté du fleuve, spectateurs de la défaite des leurs, accourent sur le rivage, poussent des cris affreux, et lancent des traits inutiles. Hirminger avec les siens ayant rassemblé les dépouilles des vaincus, les porte en triomphe dans l’église de Seckingen : il distribue ses troupes dans les forts des environs ; et comme il savait qu’il n’y avait sur le Rhin d’autres bateaux que ceux employés à la défense de cette ville, il conseille aux habitants de les joindre ensemble, pour y placer leurs soldats, et pour attaquer de nouveau, sous sa conduite, un ennemi dont il connaissait la manière de combattre, etc.
1802
P.B.
Helvétienne 1815
Gtell