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Peut-on encore parler du charme de Lausanne, tel qu’Edmond Jaloux en fait l’éloge dans La Revue de Lausanne le 24 décembre 1931 ?
LE CHARME DE LAUSANNE
Lisant dernièrement un article d’un jeune écrivain français, Mlle Georgette Camille, je tombai sur ces lignes-ci : « Il y a certains pays aussi où l’on se sent mieux : l’Ecosse, près du lac Katryn, Lausanne, Vienne… » Pourquoi le choix de Lausanne plutôt que telle autre ville dans cette énumération ? Et cela m’a rappelé la phrase bien connue de Mendelssohn que l’on trouve dans sa correspondance : « Je dois terminer la journée d’aujourd’hui par un éloge du canton de Vaud. De tous les pays que je connais, c’est le plus beau et celui où j’aimerais le mieux vivre, si je devenais bien vieux. » De même, il arrive fréquemment que si plusieurs personnes ayant peu de relations ou d’idées communes se trouvent rassemblées et que le nom de Lausanne vienne à être prononcé, un accord subit se fasse entre elles, qu’elles soient de tendances intellectuelles, sportives, cosmopolites ou simplement mondaines, devant les souvenirs qui se présentent sous leurs yeux. Comment se fait-il aussi que tant de personnalités de races diverses, françaises, italiennes, grecques, égyptiennes, anglaises, espagnoles, russes, aient choisi Lausanne pour s’y installer définitivement ? Il y a un mystère qui forme le charme de Lausanne.
Mais de quoi ce charme est-il fait ? La ville n’offre à peu près rien d’esthétique ; de toutes les vieilles cités suisses, c’est la moins bien conservée. Bâle, Berne, Zurich, Fribourg ont respecté leurs quartiers anciens, leurs maisons séculaires. Lausanne a beaucoup détruit. Cette destruction a même pris, ces dernières années, un caractère agressif que la crise financière va interrompre, mais qui a sévi cruellement. Une des séductions de Lausanne vient du nombre incroyable de ses arbres et de ses jardins mêlés aux maisons. On en a également supprimé beaucoup trop. Et cependant ce charme subsiste. Encore un coup, de quoi est-il donc fait ?
Il y a la vue, une des plus belles du monde. Que vous la considériez de la terrasse de la cathédrale ou des maisons qui avoisinent Montagibert, vous assistez à une sorte de miracle quotidien. Les montagnes de Savoie et celles qui forment le fond du lac, les collines abruptes et vineuses, presque provençales, qui descendent sur Cully et Saint-Saphorin, les terrains bleuâtres qui courent vers Morges, tout cela, par une belle journées ou par un de ces crépuscules à la fois tragiques et transparents si fréquents sur le Léman, construit un tableau si harmonieux que sa beauté vous peut mener jusqu’au déchirement. Nulle part on ne se sent si près de l’Age d’or. Quelque chose est suspendu qui semble arrêter la vie dans son cours pathétique et l’isoler dans un monde de cristal, pur comme la pensée des anges.
Ce lac lui-même est une vie dans la vie. A chaque heure, il change d’aspect. Clair ou sombre, éclatant ou voilé, fait d’un seul bloc opaque ou de zones de densités et de couleurs différentes, reflétant les montagnes et leur donnant l’apparence d’architectures grecques, ensevelies sous ses eaux et blanches d’une pâleur de marbre, ou continuant leurs roches et pétrifié comme elles, il est multiforme, capricieux, sensible. Son humeur mouvante, à elle seule, constitue un spectacle, le plus séduisant, le plus variable des spectacles. Ce n’est pas un lac, c’est un esprit de femme et prêt à toutes les métamorphoses.
Mais ceci, c’est le lac Léman. Il contribue à la beauté de Lausanne ; il ne fait pas Lausanne.
Je suis venu à Lausanne pour la première fois en 1918, envoyé en Suisse en mission diplomatique. C’était au mois de juin. Je quittais un Paris tragique, attaqué de jour par les berthas, de nuit par les gothas, menacé par l’offensive, près d’être évacué, mais cependant tranquille et sûr de son destin. En descendant du wagon, en débouchant sur la place de la Gare, j’eus le premier éclair du coup de foudre que j’allais recevoir. Je ne sais quoi venait à moi d’intime, de gai, de simple, d’agreste et d’urbain tout à la fois, une familiarité nouvelle avec la vie. A Marseille, on est séparé d’elle par un excès de bruit dans les quartiers populeux, de tristesse dans les autres ; à Paris, par l’énormité du passé, la crasse glorieuse de l’histoire, la sombre austérité de la vie de chacun ; à Venise, par le rêve ; à Grenade, par la solitude ; à Rome, par les ruines ; à Amsterdam, par les eaux ; à Weimar, par la présence de Goethe et de Schiller. Mais à Lausanne, la vie est là, à notre niveau, on a l’impression qu’on va la saisir enfin avec la main ; une vie, à notre image, sans excès, mais naturelle, vraie, délicatement émue, avec un rien de poésie romantique et beaucoup de bonhomie.
Il y a à Lausanne des maisons, des coins de rue que j’aime comme des humains et justement parce qu’ils sont infiniment humains ; des arbres que je considère comme des amis ; les magnolias roses de la promenade d’Ouchy, l’arbre-aux-quarante-écus du parc Mon-Repos, les hêtres gigantesques du Denantou, un olivier de Bohême de la promenade Jean-Jacques Mercier, certains cerisiers de la Rosiaz ou de l’avenue du Léman. J’ai regardé cent fois certaines devantures de magasins sans m’en fatiguer, passé des heures dans des cafés ou des « pintes » sans m’y ennuyer. Partout la vie vous fait signe, ni trop intellectuelle comme à Paris, ni trop exubérante comme à Marseille, ni trop matérielle comme à Munich, ni trop spirituelle comme à Tolède. Et l’humanité est de cette vie-là. Elle a du pittoresque, de la bonne humeur, du comique, de la gentillesse. Le merveilleux vin du pays lui a donné cette alacrité, un plaisir de vivre trop souvent tempéré et voilé, il faut le dire, par un excès de scrupules, un fond d’optimisme robuste, l’amour de la terre, cette philosophie que j’appelle « le sens des saisons ».
Je connais peu de plaisir au monde comparable à celui de flâner, à la tombée du jour, par les soirs de septembre et d’octobre, dans les rues de Lausanne, soit que je descende de la cathédrale par cet escalier couvert qui faisait l’admiration de Rainer Maria Rilke, soit que j’arpente les dernières rues des vieux quartiers autour de l’amusante place Pépinet soit que je m’enfonce dans les rues de la Solitude1 ou dans l’avenue Verdeil, dont les sorbiers-des oiseaux prennent alors une apparence si caractéristique d’arbres de corail. Ce n’est pas l’isolement et ce n’est pas la foule ; ce n’est pas la grande ville et ce n’est pas la campagne ; ce n’est pas le silence et ce n’est pas le bruit ; ce n’est pas l’ombre et ce n’est pas le jour. Tout s’y trouve réuni à la fois et heureusement mélangé. Alors je me réjouis de cette douce familiarité avec les choses dont je parlais plus haut. Aucune ville du monde ne donne à ce point l’impression que chacun y est heureux, ni la confortable Belgique, ni la familiale Angleterre, ni l’opulente Hollande. Je ne parle pas, bien entendu, de la France qui est à mon sens, avec l’Espagne, le pays d’Europe où le plaisir de vivre – en dehors de Paris – est le plus inconnu. (Et si vous en doutez, lisez les romans sur la province française et son tragique, de Balzac à Boylesve et de Stendhal à Mauriac.)
J’écris ces lignes à Paris, par un jour gris et froid, grave et anxieux. Et mon souvenir évoque quelque chose d’aérien et de bon enfant ; des couples qui mangent une « fondue » ; un ciel clair, tout ébloui par un débarquement d’énormes nuages ; la place Saint-François ; des fronts de neige suspendus au-dessus de cataractes de forêts rousses, quand les feuilles tombent ; mille images confuses et douces qui recréent à nos yeux le charme de Lausanne.
Et Lausanne, c’est aussi la ville où l’on se sent le moins mécontent de soi-même.
1 il ne reste rien aujourd’hui de ce qui faisait la poésie irremplaçable du quartier de la Solitude. (Note de 1946)