CHAPITRE V
La persécutée glorieuse
Petite intrigues, mais grandes peines ; soirées brillantes, mais nuits fiévreuses d’insomnie. Aux souffrances intimes, d’autres douleurs s’ajoute. L’exile devient persécution.
On se souvient que le Directoire avait expulsé de France l’ambassadrice de Suède, avait placé des espions à Coppet. Bonaparte, restaurateur de l’ordre, fut d’abord plus indulgent, plus juste, à l’égard de la femme célèbre qui l’admirait, voulait lui plaire. Mais elle lui déplaisait par ses idées libérales et son besoin d’intervenir dans les affaires publiques. En 1803, le Premier Consul interdit Paris à la fille de M. Necker, la tient à trente puis à quarante lieues de sa capitale. En 1808, comme elle s’est compromise en Autriche dans des intrigues contre lui, Napoléon redouble de sévérité, ordonne de la surveiller à Coppet et dans ses voyages. Aux yeux des adversaires de l’Empire, Mme de Staël devient la grande victime de la politique réaliste et conquérante ; l’opposition européenne commence à se grouper autour d’elle.
Au printemps de 1810, elle quitte Coppet pour faire imprimer en France son ouvrage De l’Allemagne. Tolérée, surveillée par la police, elle séjourne en province, se soumet à la censure qui échenille son texte et coupe tout ce qui a l’apparence d’une pointe contre César. Même ainsi émondé, ce grand livre qui ne contient pas un mot à son éloge, choque tous les sentiments, toute la philosophie de Napoléon. Celui-ci révoque au dernier moment la demi tolérance de ses ministres et des censeurs. Les dix mille exemplaires de l’Allemagne sont jetés au pilon. L’auteur a quarante-huit heures pour quitter la France : « Votre dernier ouvrage n’est point français… »
Mme de Staël avait résolu, si on ne lui rouvrait pas les portes de Paris, de passer en Amérique. Maintenant que la France même se ferme, elle n’a pas le courage de s’embarquer. « Comme on me donnait », dit-elle dans les Dix années d’exile, « pour toute alternative l’Amérique ou Coppet, je m’arrêtai à ce dernier parti, car un sentiment profond m’attirait toujours vers Coppet… » En octobre 1810, elle arrive « comme le pigeon de La Fontaine, avec ses ailes éclopées ». Quoique « presque résignée à vivre dans ce château », elle vient bientôt chercher à Genève, où la police à peine tolère qu’elle s’établisse, « le seul bien que la vie actuelle permette : la distraction ».
Privée de sa liberté, privée de son activité littéraire, Mme de Staël se résigne mal à vivre silencieuse et cachée. A l’agronome et publiciste Pictet de Richemont, qui se tient modestement « à l’abri de ses moutons » en attendant que chute de l’Empire le pousse au grand jour de la politique nationale, la malheureuse écrit : « J’aurais peut-être mieux fait de vous imiter, mais j’étais née sous les rayons de la gloire de mon père et j’ai toujours trouvé qu’il faisait froid à l’ombre. » Pour réagir contre ce froid, elle se distrait tant qu’elle peut, danse avec ses jeunes parents, représente avec deux charmants proverbes qu’elle vient de composer, Le capitaine Kernadec et le Mannequin. La petite troupe joue d’autres pièces encore -, que Mme de Staël offre aux Genevois, au début de 1811.
Le printemps venu, elle se permet d’aller prendre les eaux d’Aix. Mais le nouveau préfet du Léman interrompt aussitôt cette cure. La châtelaine rentre en hâte à Coppet, tremblant comme un écolier fautif. A côté du préfet Capelle, on a mis à Genève un commissaire spécial de police, M. de Melun, qui tient secrètement un homme à Coppet « pour savoir ce qui s’y passe ». Un beau matin, Schlegel est sommé de déguerpir. Cependant Coppet est en Suisse. Mais pour l’Empire et son personnel, une frontière était si peu de chose !
Aussi le vide se fait-il autour de la châtelaine. Bonstetten déclare, en juin 1811, que Coppet a l’air ravagé par la peste. Bonstetten dramatise un peu. Mme de Staël trouve que « le château est triste et doux cet été ». Seuls les familiers, les proches, le fréquentent encore, s’efforcent d’y entretenir un peu de gaîté. Un dimanche, les Necker de Saussure y jouent des pantomimes ; la journée se termine par un petit bal. On cause, cependant, et dans l’entretien des vieux amis de son père, la châtelaine trouve de nouvelles raisons de ne pas céder aux serviteurs de l’Empire qui, par tous les moyens, prétendent la rallier ou la réduire au néant. Le chevaleresque Mathieu de Montmorency annonce son arrivée. Mme de Staël va l’attendre au pied du Jura, fait avec lui une excursion en Gruyère. A leur retour à Coppet, Mathieu y reçoit une lettre d’exile. Mme Récamier arrive au même moment ; en hâte, pour ne pas la compromettre davantage, on la fait repartir. Un ordre de la police l’atteint en route : « Mme Récamier, née Juliette Bernard, se retirera à quarante lieues de Paris ». Le préfet du Léman se frotte les mains : « Le deuil est, me dit-on, à Coppet ; tant mieux ! C’est une leçon de plus. »
« Mme de Staël est dans un enfer », note Bonstetten. Elle écrit à un vieil ami que le grand événement de sa vie, à présent, c’est le soleil. Quand il fait beau, elle espère que le bon Dieu ne l’a pas encore abandonnée. Mais le soleil chaque jour monte moins haut, disparaît plus tôt derrière la montagne, l’automne redouble l’angoisse de la châtelaine.
Certaines distractions ne vont pas sans de fâcheuses suites. Pendant l’hiver de 1811 à 1812, qu’elle passa en bonne partie à Genève, Mme de Staël alarma ses amis, intrigua les curieux, par son teint jaune, ses traits tirés, sa taille épaissie. Comme on lui conseillait pour sa santé les promenades en voiture, elle regagna Coppet au tout premier printemps… En grand mystère, le 7 avril 1812, elle mit au monde un garçon. Elle avait quarante-six ans.
Moins bien informés que les policiers, qui envoyèrent à Paris des épigrammes sur « ce fécond génie » dont « jusqu’à son hydropisie, - rien n’est perdu pour la postérité », plusieurs intimes de Mme de Staël ignorèrent ce qui s’était passé, tant la pauvre femme prit de peine pour leur donner le change. Le nouveau-né fut baptisé et mis en nourrice dans un village vaudois du pied du Jura ; le médecin genevois Jurine le présenta au baptême, et lui prêta des parents fictifs.
Le père de cet enfant tardif était un jeune Genevois, blessé dans la guerre d’Espagne comme lieutenant de hussard français. John Rocca, poussé par le goût de l’aventure, avait en effet choisi le métier des armes ; l’Empire ouvrait assez largement cette carrière à ceux dont la Révolution avait fait des Français. Hardi cavalier, Rocca tint brillamment la campagne. Mais au printemps de 1810, il reçut deux balles dans un guet-apens de l’affreuse guérilla. Une famille espagnole, touchée de sa faiblesse, de son visage enfantin, de ses beaux yeux rêveurs, de toute son apparence séduisante et fragile, le soigna comme un fils ; on lui apportait « des petits paniers de charpie parfumée et recouverte de feuilles de rose », on lui chantait des airs à la guitare. Puis le petit lieutenant fut rapatrié. Il rentra dans sa famille, à Genève, pâli, chancelant, une jambe raide. Quand il quittait ses béquilles et montait l’Andalou noir qu’il avait ramené d’Espagne, il retrouvait son intrépidité de jeune centaure. Plus d’une fois, il termina ses folles galopades sur les rampes pavées et les escaliers du vieux Genève, sous les fenêtres de Mme de Staël. Lui plaire était son idée impérieuse. Pourquoi cet audacieux soldat, qui n’étant point sot mais avait plus d’imagination que d’esprit, plus de caprices que de culture, s’éprit-il de la femme de lettres illustre, qui avait vingt ans de plus que lui ? – Le cœur a ses raisons… « Je l’aimerai tellement, dit-il un jour, qu’elle finira par m’épouser. »
Son visage intéressant, son prestige de héros, sa fougue juvénile, sa ténacité l’emportèrent. Tout d’abord l’illustre Corinne ne prit pas ce galant au sérieux. Mais détachée de Benjamin Constant, privée d’autres chers amis, le cœur animé mais non satisfait par des aspirations religieuses assez vagues, elle trouva dans la passion de Rocca une occasion dernière d’être heureuse par le cœur. Elle l’aima comme une mère, puis avec la reconnaissance de la femme mûre pour l’amoureux qui la rajeunit, et connut enfin, avec lui et par lui, une sorte de bonheur inquiet qui mit de la douceur dans ses dernières années. Elle hésita longtemps, toutefois, à régulariser cette liaison. Les actes, que nous avons publiés, prouvent que Mme de Staël épousa John Rocca, le 10 octobre 1816, à la fin de son dernier automne à Coppet.
Remise, tant bien que mal, de l’événement qui ébranla définitivement sa santé, la châtelaine éprouva le besoin d’échapper, coûte que coûte, au cercle de feu de la persécution policière, à l’atmosphère de suspicion qui s’épaississait autour d’elle. Mais comment faire ? Où aller ? – On lui interdisait l’Italie, l’Angleterre. La Suède, patrie nominale de ses fils, terre d’élection de Bernadotte, lui paraissait un refuge acceptable. Mais il fallait passer par la Russie, au moment où Napoléon préparait sa marche sur Moscou. Des terreurs arrêtaient la malheureuse. Elle avait une peur horrible de la prison, le préfet du Léman la menaçant d’arrestation si elle s’enfuyait. Quand on a un agent secret sous son toit, un gendarme, peut-être, au bout de son avenue…
Son évasion préparée, fixée au 15 mai, une hésitation invincible l’arrêta.
« Déchirée par l’incertitude, je parcourus le parc de Coppet ; je m’assis dans tous les lieux où mon père avait coutume de se reposer pour contempler la nature ; je revis ces mêmes beautés des ondes et de la verdure que nous avions si souvent admirées ensemble ; je leur dis adieu en me recommandant à leur douce influence. Le monument qui renferme les cendres de mon père et de ma mère, et dans lequel, si le bon Dieu le permet, les miennes doivent être déposées, était une des principales causes de mes regrets, en m’éloignant des lieux que j’habitais : mais je trouvais presque toujours, en m’en approchant, une sorte de force qui me semblait venir d’en haut. Je passai une heure en prière devant cette porte de fer qui s’est refermée sur les restes du plus noble des humains, et là mon âme fut convaincue de la nécessité de partir. »
Le samedi 23 mai 1812, après-midi, elle monta en voiture, avec sa fille, son fils Auguste, Rocca. Ils étaient en costume de promenade ; Mme de Staël tenait un éventail à la main ; elle dit qu’ils seraient de retour pour le dîner. – « En descendant l’avenue de Coppet, en quittant ainsi ce château qui était devenu pour moi comme un ancien et bon ami, je fus près de m’évanouir ; mon fils me prit la main… »
La voiture disparut sur la route de l’Orient.
À suivre…