750 grammes Tous les blogs Top blogs Cuisine Tous les blogs Cuisine
Tous nos blogs cuisine Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

Publicité

Témoignage de Pétra Krause (5)

A nouveau on me demanda mon nom, mes lieux et date de naissance et ceux de mes parents ; je répondis. Vraisemblablement, ils répètent toujours les mêmes questions, pour voir si tu déclines toujours la même identité – mais peut-être n’est-ce que simple routine bureaucratique. Un flic me regarda et me décrivit ensuite à son collègue en « argot  de flic », l’autre tapait les indications à la machine : couleur des yeux, cheveux (on demande et contrôle s’ils sont teints) forme du nez, de la bouche et du lobe de l’oreille, visage (c’est-à-dire couleur de la peau). Ensuite ce sont les mesures et la description du corps. Puis viennent les empreintes digitales – une procédure interminable d’environ une heure. De chaque doigt des deux mains, puis de la partie gauche et droite des deux mains, on prend cinq empreintes, à partir d’une encre chaque fois renouvelée. Le doigt ou la main sont appliqués sur une masse enduite de couleur noire, puis, guidés par le flic, sont roulés sur le papier. Ensuite on reçoit un savon vert, avec lequel on essaye tant bien que mal de se nettoyer.
Entre temps, le télex crachait des données. Manifestement, il n’arrivait aucune réponse des endroits où l’on s’était adressé. Je dus répéter mes coordonnées, tout épeler. Le flic suait et jurait. Naturellement je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait. C’est alors que je vis sur le bureau, une photo de moi en compagnie d’un autre type. Elle avait été prise lors d’une rencontre datant de deux ou trois semaines. Mes genoux en tremblaient – diable, cela ne pouvait tout simplement pas être vrai.
 
Déjà on me traînait devant le photographe. Près de lui un seul ornement mural : une reproduction d’une photo très connue où l’on voit un anarchiste, violemment immobilisé par huit ou neuf flics français, afin d’être photographié – je ne me souvenais pas du nom du révolutionnaire. En revanche, me revenait sans cesse en mémoire le visage de Carmen Roll, puis cette photo de moi et de ce type. On prit de moi une photo de face, deux de profil et un portrait en pied. Puis je revins machinalement à la cellule. Mes yeux pleuraient et me faisaient mal, je m’étais giclée avec le savon vert.
J’essayai de passer en revue les quelques jours qui s’étaient écoulés depuis qu’on avait pris cette photo de moi et de l’autre type – je me remis à marcher de long en large, regrettant de ne pas avoir un crayon et du papier pour au moins établir un calendrier rétrospectif. Je commençai par le matin du jeudi 20 jusqu’au moment de mon arrestation ; ensuite je tentai de reconstituer le mercredi. Mais mes efforts ne me menèrent pas loin, car de nouveau apparut un flic : un signe du doigt, le labyrinthe, à nouveau la police criminelle – ah oui ! le procureur de la Confédération ! Non, pas le procureur, de nouveau les photos. Le photographe me grogna grossièrement : « nous ne pouvons rien faire des clichés. Vous ne devez pas bouger. Détendez la bouche, ouvrez les yeux, regardez l’objectif. » Je dis qu’il ne s’agissait pas d’une feinte, mais d’un truc de savon qu’il m’était entré dans l’œil… Je ne pouvais pas les ouvrir. On refit toutes les photos.
 
Lorsque je me retrouvai en cellule, je m’interdis catégoriquement de penser à autre chose qu’au refus de déposer, car d’un moment à l’autre le procureur de la Confédération pouvait arriver. Je continuai à me persuader : fermer sa gueule, simplement, mécaniquement ; c’est réglé depuis longtemps et ça a déjà été discuté maintes fois ; ne pas parler, ne rien avouer, même si cela semble vain : d’autres y sont parvenus, je dois y parvenir aussi. Chaque déposition a ses conséquences : si ce n’est pas pour moi, c’est pour les autres. Je me répétai cela continuellement et lorsque la porte s’ouvrit, je me précipitai, pensant que le procureur de la Confédération venait d’arriver – mais déjà la porte s’était refermée.
 
Je m’appuyai à nouveau contre la colonne du chauffage ; j’avais perdu tout sens du temps. Je me sentais seulement misérable à crier, à vomir. J’entendais des portes qu’on ouvrait et fermait, des bruits de clefs, du tapage. Entre temps, toujours des chasses d’eau tirées violemment, parfois des coups de pied contre la porte de ma cellule. J’entendais les freins des trams et le trafic des voitures. De nouveau des bruits d’assiettes et de clefs : fin du souper, potage et repas. J’entendis l’horloge d’une église : cinq coups ; c’est donc 5 heures ! Rendre la vaisselle, tirer le lit, s’étendre. J’étais complètement épuisée – heureusement que j’étais vraiment fatiguée.
 
Mais la lumière qui avait brûlé toute la journée, empêchant toute détente, dérangeait aussi, bien sûr, lorsqu’on fermait les yeux sous les draps. Et même si, à partir d’une certaine heure, elle s’éteignait, on n’arrivait pas à s’endormir. Il y avait des bruits de toutes sortes, très aigus et très forts. À un certain moment, j’eus l’impression d’entendre la voix d’une personne connue – je ne pouvais pas me permettre de l’appeler par son nom. Un flic aurait pu m’entendre et reconnaître ma voix, il pourrait se retourner aussitôt contre moi, ou contre la personne que j’aurais appelée dans le cas où elle était réellement là. Alors, silenzio. Pourtant je me mis quand même à appeler, hurlant le nom du caniche qu’elle avait. Je le fis deux fois, puis une botte frappa contre la porte de ma cellule – il y avait donc un flic au dehors. Bon, silenzio assoluto.
 
Mais les bruits continuaient : des coups, des cris, des chasses d’eau, des sirènes de voitures de flics, des sifflets, des appels, les chants de prières d’un musulman… Je dois m’être endormis juste au moment où la lumière s’est rallumée ! Le papier devant le petit trou a bougé. Après quelques minutes, la lumière s’était éteinte à nouveau…
 
Vers le matin, alors que le jour pointait, j’entendis des pleurs contenus, d’une femme sans doute. Ils ne venaient pas de loin. Ces pleurs, d’abord faibles, devinrent vite plus forts et se gonflèrent jusqu’à devenir une énorme plainte. C’était cruel. Ces sanglots étaient entrecoupés d’appels à l’aide, de paroles incompréhensibles et étouffées, venus des profondeurs.
 
Soudain, ce fut l’enfer, tout le monde se mit à taper avec leurs pieds ou avec des manches à balai ; les détenus sonnaient et criaient. Évidemment cette panique naissante se communiquait d’une cellule à l’autre. La femme continuait à pousser des cris, toujours plus stridents, et parallèlement le bruit augmentait, venant d’autres cellules. J’arrive mal à décrire ce qui se passe dans pareils moments. J’essaye de ne pas me laisser prendre par l’angoisse commune, de rester indifférente, d’imaginer ce que la femme pouvait bien avoir – peut-être un accès de colère incontrôlé. Ce qui se déroule là en peu de minutes, se greffe donc comme une peur qui paralyse tes cinq sens.
 
Le grabuge était tel qu’on ne s’aperçut même pas de la venue des flics et des gardiens. Et ce n’est que lorsque la lumière s’alluma qu’on remarqua que quelqu’un était là. Avec la lumière, toutes les voix se turent d’un coup, sauf celle de la femme qui poussait des cris de désespoir toujours plus perçants. Le reste se passa exactement devant la porte de ma cellule : Des va-et-vient, des bruits de portes, de draps et de papiers, de seaux, le cri de douleur de la femme, les jurons des gardiens. Les cris étaient devenus des gémissements entrecoupés de lamentations et durèrent environ dix bonnes minutes. Enfin je compris que la femme s’était brûlée vive et sa cellule avait pris feu, la fumée entrait même dans ma cellule par le judas condamné. Naturellement je ne pouvais rien voir, mais j’entendis tout de suite qu’on l’emmenait dehors. Cet événement provoqua en moi une sorte de choc. Cela me prit lentement mais sûrement.
 
Durant la scène j’avais suivi la situation en retenant mon souffle « en position de défense ». Par la suite, c’est toute une reconstitution de la situation qui se déroula en moi. La femme aurait pu à la limite périr, personne parmi nous – impuissants dans nos cellules verrouillées – n’aurait pu faire quoi que ce soit pour elle. Elle doit avoir été dans un désespoir atroce pour en arriver à se brûler vive. 
Mes nerfs cédèrent : cramponnée à ma colonne, je hurlais sans retenue et cela me déchargeait bien plus que la simple prise de conscience de mon impuissance à intervenir dans cette foutue taule.
à suivre...
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article