Davel se trompait, l’affaire eut des suites. Le gouvernement bernois mis en éveil fit une enquête sévère. De nombreuses personnes furent compromises, jugées et sévèrement condamnées. Par lettre de sa mère, Davel apprit que, pour sa part, il avait été condamné à 250 écus d’amende et qu’en outre on lui réclamait les frais de son arrestation, soit une somme de 115 livres. Mme Davel avait bien essayé d’attendrir les juges par une supplique qu’elle leur adressa. Ce fut en vain. Elle dut payer et pour cela hypothéquer sa terre de Chausserossaz, sur Cully, ce qui lui causa bien du tourment.
Comme l’avait prévu Davel, la paix de Ryswick fut précaire et la guerre se ralluma plus violente que jamais. Cette fois notre régiment fut presque de toutes les batailles et nous avions autre chose à faire qu’à songer aux Bernois et à leurs tracasseries. Nous guerroyâmes sur les terres de l’Electeur de Cologne, de là nous passâmes dans les Pays-Bas espagnoles où nous nous emparâmes de la citadelle de Liège. Nous prîmes part à la bataille de Höchstädt où l’armée anglo-hollandaise battit le maréchal de Villars. A la suite de ces beaux faits d’armes, de Sacconay fut nommé brigadier.
Un jour, je trouvai Davel dans un état d’irritation extrême, ce qui était fort rare, car en général il se dominait. Mais ce jour-là, il donna libre cours à sa colère. « Sacconay a donné sa démission, je crois que je vais en faire autant ! – Sacconay a démissionné et pourquoi ? – C’est encore la faute de nos maîtres les Bernois. Non contents de prendre toutes les bonnes places au pays, ils viennent encore entraver la carrière des Vaudois au dehors. De Sacconay était désigné pour un nouvel emploi, dont il était certes le plus digne. Mais nos Bernois ont si bien intrigué auprès du général en chef anglais d’Albemarle que la place a été donnée à un Bernois, naturellement ! Notre chef n’a pu digérer un affront aussi immérité et a donné sa démission. Qui nous débarrassera de cette engeance bernoise aussi rapace qu’intrigante ? » Je fis chorus avec mon ami et ce soir-là les oreilles des Bernois durent terriblement sonner. Toutefois Davel ne démissionna pas, comme il en avait eu l’intention. Il fit alors une grave maladie. Lui, qui avait passé au milieu des pires batailles sans avoir jamais reçu la moindre blessure, faillit mourir dans son lit. Je le soignai avec tout le dévouement possible et au bout de quelques semaines, j’eus la joie de le voir renaître ; mais plus d’une fois j’avais tremblé pour sa vie et cru son dernier moment venu.
« Eh bien, Louis, me dit-il un soir que j’étais assis à son chevet, elle m’avait prédit que je ne serai jamais blessé, mais que je serais gravement malade ». Cette fois, je ne lui demandai point d’où venait la prédiction, mais demeurai confondu. Mon incrédulité était fortement ébranlée.
Trop affaibli par la maladie, Davel ne pouvait songer à continuer la campagne. Il demanda un congé pour aller passer quelque temps au pays. Naturellement je l’accompagnai et nous passâmes quelques mois paisibles à Cully. J’éprouvais un réel plaisir à retrouver les travaux de ma jeunesse. Après les tumultes des combats et les scènes de carnage auxquelles j’avais pris part, je sentais vivement que la vie des champs était préférable et ne me sentais nulle envie de reprendre l’uniforme. Ma belle-mère était morte, mon père se faisait vieux et mes frères, ils étaient deux, étaient encore trop jeunes pour le seconder.
A suivre...