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Davel devant le Conseil.
En descendant à la Maison de Ville où le Conseil était rassemblé, Davel révéla à ses deux compagnons qu’il avait levé l’étendard de la révolte contre Berne et qu’il venait demander au Conseil de le seconder dans son entreprise. De Crousaz et Millot tombèrent des nues en entendant de tels propos, mais ne manifestèrent aucune réprobation. Arrivés à la Maison de Ville, ils le prièrent d’attendre un moment pendant qu’ils préviendraient le Conseil de sa présence et du désir qu’il avait de déclarer ses intentions.
Pendant ce temps, Davel annonça à ses deux capitaines qui l’accompagnaient dans quel but il était venu à Lausanne. Les deux officiers furent terrifiés. Dans quelle dangereuse aventure les lançait leur major ! En rébellion contre Berne ! Il y allait de leurs têtes ! Les laissant à leurs réflexions, Davel fut introduit devant le Conseil qui lui fit le meilleur accueil. De Cousaz et Millot avaient en deux mots expliqué la situation : Davel se révoltait contre Berne. Il avait avec lui 600 hommes qui lui étaient tout dévoués. Rien ne l’empêchait si on lui faisait opposition de s’emparer du château et de se rendre maître de la ville. Mieux valait faire bon visage et feindre d’entrer dans ses vues. On aviserait ensuite aux mesures à prendre pour faire échouer cette funeste entreprise. Millot qui présidait l’assemblée en l’absence du bourgmestre, fit prêter serment aux conseillers, qui s’engagèrent à garder un secret absolu sur tout ce qui serait décidé. On pouvait craindre, en effet, que si le bruit de cette affaire se répandait dans la ville, cela n’y causât quelque effervescence ou tumulte.
Voyant qu’on lui faisait bon accueil, le pauvre Davel crut avoir partie gagnée et sans aucune réticence exposa tout son plan au Conseil. Il commença par lire une circulaire qu’il se proposait d’envoyer à toutes les villes du pays. Il les informait de la levée de bouclier qu’il avait entreprise pour s’affranchir de la domination de Berne. Il leur demandait leur appui et leurs bons conseils en implorant la bénédiction de Dieu.
Ensuite, il donna connaissance au Conseil du manifeste qu’il adressait à Leurs Excellences. Comme une chose toute naturelle, il déclarait à nos anciens maîtres qu’ils étaient déchus de leur souveraineté sur le Pays de Vaud, à cause de leur gouvernement tyrannique ; que désormais les limites du canton de Berne s’arrêtaient au pont de Gümmenen ; que son intention n’était point de pénétrer sur territoire bernois, mais que si on lui faisait la guerre, il irait, s’il le fallait, jusque devant l’Hôtel de Ville de Berne y dicter ses volontés.
Après ce préambule, Davel énumérait tous les justes griefs que nous autres Vaudois pouvions avoir contre le gouvernement. Tout y était : impôts et amendes ruineux, mauvaise administration de la justice, ruine du commerce et de l’industrie, mépris que l’on professait pour les Vaudois, écartés de toutes les charges civiles et militaires, pour favoriser les seuls Bernois ; conduite indigne à l’égard du Clergé et de l’Académie « qui ont senti, disait-il, tout le poids de votre absurde et sauvage domination », spoliation continue des biens de l’Eglise.
Puis, impitoyable, Davel démontrait à Leurs Excellences que si Elles engageaient la lutte, Elles ne seraient soutenues par aucun de leurs alliés, pas plus par les cantons protestants dont Elles avaient excité la jalousie, que par les cantons catholiques qui n’avaient pas digéré leurs défaites et éprouveraient une véritable satisfaction à voir humiliée et affaiblie leur ennemie et rivale.
Enfin, Davel terminait ce manifeste en interdisant à tout bourgeois de Berne de mettre les pieds sur le sol vaudois, sous peine de mort. Il proposait l’échange des Vaudois qui pouvaient alors se trouver sur territoire bernois, contre les femmes et les enfants que les baillis avaient laissés dans le pays de Vaud.
Le Conseil accueillit cette lecture avec un calme extraordinaire et pourtant jamais la salle des délibérations n’avait ouï pareilles accusations contre nos maîtres. Davel avait osé exprimer tout haut ce que nul n’eut osé dire en confidence à son meilleur ami, s’il eût même osé le penser. On feignit d’approuver. Une discussion fort courtoise s’engagea. De nombreuses questions furent posées. Davel répondit à toutes avec la même franchise et le même empressement. Il n’avait rien à cacher de son plan ni de ses intentions, tellement il était certain de l’approbation du Conseil. On alla même si loin dans la feinte, que l’on proposa de lever les troupes du baillage pour les joindre à celles de Davel.
Enchanté de la réception qui lui avait été faite, Davel sorti de la maison de Ville : tout n’allait-il pas selon ses vœux ? La ville de Lausanne se rangeait de son côté, toutes les villes du pays allaient suivre l’exemple de la capitale. Aussi était-ce le cœur joyeux qu’il était venu faire la distribution des billets de logement à ses soldats. Il ne remarqua pas que, tandis que les soldats étaient disséminés un peu partout dans la ville, les sergents et sous-officiers étaient logés dans les faubourgs de façon à rendre impossible tout rassemblement de la troupe.
Pendant ce temps, le conseil délibérait et prenait toutes ses mesures pour arrêter dans l’œuf toute l’entreprise. On y mit le plus grand secret, car il fallait se garder de donner l’éveil à Davel, qui aurait pu tenter un coup de force. Le major de Crousaz fut chargé de l’exécution de toutes ces mesures. Il y déploya un zèle inimaginable, dont il se vanta par la suite, car il désirait se faire bien voir du gouvernement et en même temps faire pardonner l’absence inexplicable de son père, le bourgmestre, qui, bien qu’averti de ce qui se passait, ne se hâtait point de revenir de sa maison de campagne. Le château fut occupé par un fort détachement, bien armé. Des courriers furent expédiés dans tous les villages du baillage pour ordonner une levée générale de la milice qui devait se rassembler, en armes, le lendemain matin, à la première heure aux portes de la ville.
A suivre...