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Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

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Frédéric Ditis (première partie)

L’aventure du livre de poche (texte tiré du livre : « Le Paris des Suisses »)

 

Les Allemands et le gouvernement de Vichy ayant, dès 1940, soumis l’édition à une censure rigoureuse, les auteurs anglo-saxons avaient été bannis des librairies françaises. Belle occasion, pour Jeheber à Genève et Marguerat à Lausanne de prendre le relais. C’était désormais à leurs catalogues que l’on trouvait les derniers best-sellers de Louis Bromfield, de Cronin, de Pearl Buck, de Vicky Baum, de Mazo de la Roche, de Slaughter, etc.

Mais au sein de cette activité débordante, le roman policier anglais et américain avait été complètement délaissé. Les amateurs en étaient réduits à chercher, chez les bouquinistes, les romans parus avant la guerre dans « Le Masque », « L’Empreinte » ou le « Scarabée d’Or », qui leur auraient échappé.

Le métier d’éditeur me tenait d’autant plus que beaucoup de mes amis s’y étaient lancés. François Lachenal avait fondé Les Trois Collines, Pierre-Jean Jouve, réfugié à Genève, animait et Pierre Courthion dirigeait, depuis 1943, la collection d’anthologies « Le Cri de la France », publié à la Librairie de l’Université de Fribourg pour laquelle j’avais, avec Jouve, composé un choix des discours de Danton. Albert Béguin avait créé à La Baconnière « Les Cahiers du Rhône » qu’il réussissait à faire passer en France par des voies clandestines, Albert Skira inventait le livre d’art moderne.

Je décidai donc d’offrir mes services de directeur d’une collection policière, consacrée aux auteurs anglo-saxons, à Jeheber puis à Marguerat qui, trop occupés par ailleurs, déclinèrent aimablement ma proposition.

J’avais été encouragé dans cette démarche par mon oncle, Georges Braunschweig. C’était ce que l’on appelait à l’époque un original. Industriel de génie, il mettait la littérature au-dessus de tout, dévorant avec un égal appétit Proust, Galsworthy et les derniers romans du « Masque » ou de « L’Empreinte ». J’avais, dès mon enfance, partagé ses goûts et m’étais passionné pour le genre policier au point de participer aux concours que la collection « L’Empreinte » proposait à ses lecteurs à la fin de chaque roman. Lorsque j’informai mon oncle de l’échec de mes démarches, il décida qu’il ne me restait qu’à fonder ma propre maison d’édition, qu’il se chargerait de financer.

C’est ainsi qu’en mars 1944, ignorant tout de l’édition, de la traduction, de la typographie, de l’impression, de la gestion et de la vente, je me retrouvai éditeur de romans policiers dans ma chambre d’étudiant.

Je découvrais l’Amérique. Rappelez-vous l’époque : l’armée américaine s’apprêtait à libérer l’Europe, chaque nuit ses forteresses volantes survolaient la Suisse pour aller bombarder les villes d’Italie ou d’Autriche ; sa station Radio Atlantique (Atlantic Sender) inondait le continent d’informations de propagande entrecoupées des chansons de Bing Crosby, de Frank Sinatra et d’airs de Glenn Miller ou de Cole Porter. Pour la vieille Europe, épuisée par la guerre, écœurée d’elle-même, l’Amérique représentait le salut, c’était l’avenir, la jeunesse, la puissance, une formidable vitalité, un indestructible optimisme.

Ce que je découvrais dans la production récente des auteurs policiers U.S., c’était la réalité vivante de ce nouveau monde dont nous n’avions eu jusque-là qu’une vision lointaine et souvent caricaturale (krach e Wall Street, films de Chaplin, de Frank Capra, Al Capone, Greta Garbo et les Ziegfeld Follies).

De ce fait, le roman policier américain connut, entre 1940 et 1950, une prodigieuse explosion dont le choc devait retentir en Europe dès la fin de la guerre (« Série Noire », « Un mystère », « Détective Club », etc.) au terme de laquelle, il ne pouvait hélas que se volatiliser.

Les quatre premiers romans de la collection « Détective Club », aux éditions Ditis, parurent le 26 avril 1945 : n° 1 Le juge Ireton est accusé de J.D. Carr ; n° 2 Justus, Malone et Cie de Craig Rice ; n° 3 Le dossier Florence White de Will Oursler ; n° 4 Retour à Tillary Street de Cornell Woolrich (William Irish) traduit par Sacha et Valérie Pitoeff.

 

La guerre terminée, l’illusion que la défaite de 1940 et l’occupation de la zone Nord par les Allemands avaient déplacé le centralisme intellectuel, littéraire et éditorial de Paris vers les métropoles de province et des pays limitrophes, se dissipait. Dès la fin de 1945, les éditeurs suisses, suivant ceux de Lyon, de Marseille et d’Algérie, prirent le chemin de la capitale.

En 1946, nous comprîmes que pour subsister nous devions les imiter. La Suisse ne pouvait servir de base à une collection policière tenue de pratiquer des prix de vente modérés, et par conséquent, condamnée aux gros tirages. En 1946 furent créées les Editions Ditis-Paris dont l’activité se limita d’abord à rééditer des titres antérieurement parus en Suisse, tandis que se poursuivait l’activité des Editions Ditis-Genève, alimentant la Suisse et la Belgique.

Après quatre longues années d’occupation et de censure, l’édition parisienne vivait un réveil triomphant et désordonné. Les grandes maisons mettaient les bouchées doubles pour rattraper le retard, cependant qu’il en naissait de nouvelles tous les jours.

Nous avions alors confié notre diffusion à Flammarion, qui la conserva tant que dura le « Détective Club », c’est-à-dire jusqu’au début de 1955.

Cela pesait un tirage de 10 000 volumes pour la France.

à suivre...

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