Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.
Or, Flammarion ne parvenait pas à écouler ces 10 000 volumes, et notre compte débiteur chez eux se creusait d’autant plus vite qu’à cette époque, où la remise normale était de 50%, notre diffuseur avait exigé 55%.
De surcroît, le changement de présentation des « Détective Club » démoda les ouvrages déjà parus et rendit notre stock invendable. En 1954, pour l’écouler en évitant un solde à tout vent, je m’adressai à Prisunic. Plus de 200 000 volumes du « Détective Club » (prix de vente au libraire : 180 F anciens) y furent mis en vente à 50 F. Ils s’enlevèrent en quelques semaines et l’on en redemandait ! Jugez de ma stupéfaction : cette collection dont le lectorat régulier n’atteignait pas dix mille personnes, se vendait à un rythme accéléré dès lors que l’on baissait son prix et qu’elle était offerte dans les magasins populaires où se pressait le grand public.
Pour la première fois, mes livres connaissaient un vrai succès. Cette découverte modifia profondément l’idée que je me faisais de mon métier. Aussi, lorsque Flammarion me proposa de reprendre la collection « Détective Club » et de m’en confier la direction, je déclinai cette offre.
Ma décision était prise : je remplacerais « Détective Club », qui n’avait pas d’avenir, par une collection différente, « La Chouette », qui serait vendue exclusivement dans les magasins Prisunic aux prix de 75 F le volume.
En Amérique les très bons romans se faisaient rares, pour une raison à la fois économique et médiatique : les auteurs de valeur étaient désormais accaparés par la Télévision qui leur garantissait des revenus bien supérieurs à ceux qu’ils pouvaient espérer de leurs romans.
Poursuivre dans un genre qui, loin de s’épanouir, semblait s’étioler eût été absurde.
D’autant plus absurde que, cependant que je m’échinais à vendre à des prix populaires des livres qui n’intéressaient qu’une élite, d’autres éditeurs, dans les genres divers – Sven Nielsen aux Presses de la Cité, Armand de Caro au Fleuve Noir, Henri Filipacchi avec Le Livre de Poche – démontraient par la croissance exponentielle de leurs ventes, que la démocratisation de la lecture était en marche.
Si l’élévation du niveau socioculturel de l’après-guerre en fut d’abord le moteur, les éditeurs, ceux que je viens de citer en premier lieu, y contribuèrent largement : en 25 ans, la production de livres en France a été multipliée par trois grâce, en grande partie, aux collections de poche.
Dès lors que j’avais enfin compris que la grande diffusion s’adresse au grand public, il ne me restait plus qu’à proposer à ces innombrables lecteurs en puissance des romans policiers possédant un haut degré de suspense et des romans d’action dont l’énigme policière ne serait pas absente. Ce qui me conduisit à faire appel à des auteurs français.
Handicapé par mon découvert chez Flammarion, que la liquidation du stock permettait tout juste d’éponger, il fallait faire avec les moyens du bord.
Sur la machine à écrire où, jusque-là, il avait frappé des factures, Michel Averlant se mit à écrire des romans. Geneviève Manceron, qui était une grande journaliste mais qui débutait à cinquante ans dans la fiction, en fit autant. Ils étaient chargés, à eux deux, d’écrire tous nos romans d’action, douze par an. Cette tâche herculéenne donna naissance à deux héros qui revenaient dans chacun de leurs livres : Ludovic Martel dans les romans d’Averlant et Hervé de Hersaut dans ceux de Geneviève Manceron qu’elle signa Bruno Bax. Leurs intrigues étaient inspirées par l’actualité mais leurs romans s’apparentaient davantage à la politique-fiction qu’au roman d’espionnage.
A ces douze romans devaient s’ajouter six d’Antony Morton, les aventures du Baron, admirablement traduits – je devais plutôt dire entièrement réécrits – par Claire Seguin qui leur conféra un humour et un charme que n’avaient pas les originaux, et enfin six romans choisis parmi les meilleurs du « Détective Club » : Ange, Midi Gare Centrale, La Couronne de cuivre, etc. Vingt-quatre titres en tout, de quoi tenir six mois.
Demeuré seul aux Editions Ditis, j’organisais, au printemps 1955, le solde du stock de la collection « Détective Club » à Prisunic, vente qui se déroula fort bien et dont le produit servit à rembourser Flammarion.
C’est donc sans un sou en caisse qu’en octobre 1955 je lançai, tirés à 50 000 exemplaires chacun, dans 200 magasins Prisunic et Printannia, les douze premiers titres de la collection « La Chouette », comptant sur leur vente rapide pour payer mes imprimeurs. Et le miracle eut lieu. D’emblée, les ventes marchèrent si fort que je pus faire face à mes échéances.
Au printemps de 1956, après six mois d’existence, le succès de « La Chouette » se confirmait. Nos deux nouveautés mensuelles, tirées à 50 000 exemplaires, se vendaient aisément dans les Prisunic, mais aussi en Belgique, en Suisse et au Canada. Deux ans plus tard, lorsque la collection fut mise en vente à Monoprix, les tirages devaient passer à 75 000 exemplaires et le rythme mensuel des parutions à quatre par mois, ce qui m’amena à élargir considérablement mon équipe d’auteurs français et à accroître la part du roman policier dans un catalogue où le roman d’aventure, d’action, d’espionnage demeuraient pourtant majoritaire.
C’est alors qu’Henri Flammarion demanda à me voir.
Le succès du Livre de Poche, lancé trois ans plus tôt, lui posait de graves problèmes. Il se refusait à céder ses titres au Livre de Poche mais ne disposait d’aucun autre débouché puisque sa collection « Select », qui avait connu des heures de gloire au début du siècle et entre les deux guerres, avait cessé de paraître.
Très intéressé de découvrir que, grâce à la diffusion dans le Prisunic, il partait 50 000 exemplaires par titre de ces romans policiers dont il n’était pas arrivé à vendre 10 000, il me proposait de faire bénéficier de mon système commercial la collection « Select » dont, me disait-il, tous les plombs avaient été conservés.
Je finis par le convaincre que si le réseau constitué par les Prisunic et Monoprix avait en effet la capacité et la vocation de diffuser une collection littéraire, il ne pouvait en revanche être question de reprendre une formule vieillie, l’heure étant au format de poche.
C’est ainsi qu’un an plus tard je m’attaquai à la création d’une collection qu’avec Maximilien Vox, qui en avait conçu la couverture, nous décidâmes d’appeler « J’ai lu », marque qui, à l’époque, fut unanimement jugée détestable !
Les Métamorphoses de la Chouette, Entretien de Frédéric Ditis avec Jacques Baudou et Jean-Jacques Schleret, Futuropolis.
gtell