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Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

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Madame de Staël, la suite

Déjà l’auteur des Lettres sur J.-J. Rousseau  et De l’influence des passions jouissait d’une renommée presque universelle ; mais elle était célèbre comme femme du monde plus que comme écrivain. Le livre De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, bien qu’encore hasardeux dans l’établissement des faits et chimérique en sa doctrine inspiratrice, commence à fonder la gloire de Mme de Staël sur des assises solides, est le premier de ses titres à l’estime que les lettrés impartiaux ne lui refusent pas. Mais une classification des littératures, une philosophie de leurs rapports avec le progrès des sociétés humaines, ne suscitent pas l’intérêt du grand public comme une fiction romanesque, échauffée par la passion, assaisonnée d’allusions à la société contemporaine et aux sentiments personnels de l’auteur. De Coppet, où elle retrouvait chaque été le calme extérieur qu’elle redoutait mais dont elle avait besoin, Mme de Staël écrivait, en 1801 : « Je suis ici dans la plus parfaite solitude, car ceux qui la troublent m’importunent et je les écarte volontiers. Je m’occupe de mon père, de l’éducation de mes enfants et de mon roman… »
Ce roman, c’était Delphine. Ses quatre volumes, qui parurent à Genève à la fin de 1802, eurent l’effet, dès l’année suivante, d’accroître considérablement l’affluence des visiteurs de Coppet. Pourtant il y avait longtemps déjà que Rosalie de Constant, la cousine de Benjamin, appelait Mme de Staël la trop célèbre ! Celle-ci commençait d’éprouver que, pour une femme, la gloire ne soit que le deuil éclatant du bonheur. Mais elle n’était pas prête encore – le fut-elle jamais ? – à porter le deuil de son bonheur. Son père la jugeait parfaitement quand il écrivait à Mme Necker-de Saussure : « Elle apercevra par degrés qu’il est dans l’essence de la vie de n’atteindre à rien de parfait, et jusqu’à présent elle a cru qu’il y avait méprise dans la destinée lorsque les beaux jours ne se succédaient pas ». Telle fut bien l’attitude morale de Mme de Staël, avant l’évolution religieuse de ses dernières années.
Parmi les hôtes de M. Necker et de sa fille, nous rencontrons à Coppet, en 1801, la poétesse danoise Frédérique Brun. Elle avait trente-cinq ans. Elle n’était pas jolie, mais s santé délicate lui prêtait un charme langoureux. Intelligente, elle avait encore plus de sensibilité. Elle s’enthousiasmait, pleurait. Elle trouva une société nombreuse au château. M. Necker lui parut courtois et empressé envers ses hôtes, simple et gai avec sa fille, et majestueux comme le Mont Blanc !
Charles-Victor de Bonstetten ne se loua pas tout d’abord d’avoir introduit son intime amie Mme Brun chez la fille de ses vieux amis Necker. « Dans sa première visite à Mme Brun, écrivait-il plus tard, elle a tout fait pour la séparer de moi et mettre le diable entre nous deux ». Patricien de Berne mais libéral, ancien bailli de Nyon et d’autres lieux, Bonstetten, qui avait vingt ans de plus que ces deux femmes, connaissait assez bien la vie et le cœur humain pour n’être pas surpris de ces jeux de l’amour-propre. Mais son expérience était plus variée que profonde. Cet homme mûr, qui survécut longtemps à Mme de Staël et mérita finalement d’être considéré comme le type du vieillard rajeuni, ne consumait pas son esprit et son cœur dans la recherche ardue ni dans la passion.
Le nez droit, les lèvres minces et finement dessinées, ses yeux noirs brillant comme des feux mobiles, il était vif, ardent mais léger ; affectueux mais égoïste ; bon ami, mais amant et mari médiocre : une sorte de bonhomme La Fontaine, pour le caractère sinon pour la force du talent ou la nuance de l’esprit. Ce Suisse cosmopolite, né sur la frontière des langues dans une cité germanique pénétrée d’influence française, précéda Mme de Staël sur les grands chemins de l’Europe et connut avant elle le Nord et le Midi, l’Angleterre, l’Allemagne, le Danemark, l’Italie ; il put avant elle comparer « la Scandinavie et les Alpes » ; avant Corinne, il rédigea son Voyage sur la scène des dix derniers livres de l’Enéide, - mais il le fit en français, Mme de Staël lui ayant conseillé de ne plus composer en allemand. La femme de lettres put à son tour lui écrire d’Italie, en 1805, au sujet de cet ouvrage fait sous sa direction : « Mon Dieu ! que ce livre est vrai ! La campagne de Rome m’a frappée par le souvenir de votre livre ; c’est de la description à l’objet que mon intérêt a procédé. » Ce qui caractérise bien le talent, du moins une certaine faiblesse du talent de Mme de Staël.
Bonstetten, très sociable, parfait homme du monde, ami délicat et fidèle en dépit de son égoïsme et de la mobilité de son imagination, s’établit à Genève dès 1802 et devint un des hôtes les plus familiers du château de Coppet. Mme de Staël, disait-il, le comprenait mieux que personne, était douce avec lui comme une sœur, mais souvent l’ébranlait par le mouvement de son esprit ou l’éclat de ses passions. « Je reviens de Coppet, écrit-il en 1804, et je suis maintenant tout abêti, arraché à mon doux repos et fatigué d’une débauche d’intelligence. Il se dépense plus d’esprit à Coppet en un jour que dans maint pays en un an. J’en suis si fatigué que je gis à demi-mort et ma chambre me paraît un tombeau. » Quand vint la séparation suprême, il s’écria, en regardant le tombeau de Mme de Staël : « Elle me manque comme un membre perdu. Je suis manchot de pensée ! »
Coppet accueillit en 1801 une femme singulière par son mérite et ses prétentions, mais qui n’avait pas encore la réputation que son roman de Valérie, puis sa vocation religieuse bruyamment affirmée lui valurent plus tard. Mme de Krüdener était une mondaine errent de pays en pays et d’intrigues en aventure. « Je la trouve distinguée » - écrivait alors Mme de Staël à son ami lyonnais Camille Jordan – « mais elle raconte une si grande quantité d’histoires de gens qui se sont tués pour elle que sa conversation a l’air d’une gageure. » Un jour que la belle Livonienne énumérait ses victimes, on lui fit observer qu’un de ces malheureux n’était pas mort, qu’on venait de le rencontrer à Lausanne. Et la future prophétesse et inspiratrice de la Sainte-Alliance de répondre sans trouble : « S’il n’est pas mort, il n’en vaut guère mieux ! » En attendant de prêcher les misérables et les rois, Mme de Krüdener dansait dans les salons une « danse du shall » que Mme de Staël admira fort et qu’elle imita dans la « polonaise » où brillera bientôt la ravissante Delphine, l’héroïne de son roman.
Quand la politique du Premier Consul le leur permettait, les Anglais voyageaient sur le continent. Coppet accueillit, en 1803, trois jeunes Ecossais. L’un d’eux, Mac Culloch, s’éprit aussitôt de l’auteur de Delphine, avec une violence extraordinaire dont elle s’effraya. Un autre, le médecin Robertson, lui voua un sentiment moins extravaguant mais plus tendre. Le troisième, lord John Campbell, qui fut duc d’Argyll, se montra moins sensible aux charmes de l’enchanteresse. Mais ce fut elle qui se prit à aimer ce jeune lord au gracieux visage, et lui manifesta une de ces amitiés exaltée qui sont si peu rares dans sa vie et sa correspondance. Plus tard, l’insensible se reconnut dans lord Nelvil, le héros de Corinne. Mais ce personnage eut aussi d’autres modèles.
M. Necker suivait son illustre fille en pensée, avec sollicitude, dans ses voyages, ses séjours à Paris. Quand elle annonçait son retour, elle demandait des chevaux. Le petit Auguste de Staël et son précepteur allaient l’attendre, avec le carrosse, au sommet du Jura. M. Necker mandait sa nièce Albertine pour accueillir l’enfant prodigue, et il organisait en son honneur une petite fête où les bons bourgeois de Coppet dansaient, au son de deux violons, sous la direction de Morand, maître de danse à Genève. Puis la vie au château reprenait son cours. Frédéric Lullin de Chateauvieux, qui fut un esprit ingénieux, élevé et sensible sous une apparence réservée, nous décrit ainsi cette vie du château :
 
« Cet intérieur avait des formes graves ; on y voyait de la solennité, peu de mouvement et d’abord. Le mérite en était dans les prodigieux développements de l’esprit auxquels donnait lieu la présence de M. Necker, de Mme de Staël, de M. Benjamin Constant, qui séjournait dans ce temps à Coppet.
« On se réunissait pour déjeuner dans la chambre de Mme de Staël (on n’y buvait alors du café). Ce dernier durait souvent deux heures : car, à peine réunis, Mme de Staël soulevait une question prise plus souvent dans le champ de la littérature ou de dans la philosophie que dans celui de la politique, et cela par ménagement pour son père dont le rôle sur ce théâtre avait si malheureusement pris fin. Mais quel que fût le sujet du débat, il était abordé avec une mobilité d’imagination et une profondeur qui a été l’école de Benjamin Constant, et d’où jaillissait tout ce que l’esprit humain peut concevoir et créer.
« Mme de Staël avait dans ces luttes littéraires et philosophiques une grande supériorité sur son père, en promptitude, en facilité, en éloquence. Mais, prête à atteindre le but, une pudeur filiale la saisissait, et, comme effrayée du succès qu’elle allait obtenir elle se fourvoyait elle-même avec une grâce d’esprit inimitable, pour laisser à son concurrent la gloire de la vaincre. Mais ce concurrent était son père, et il a été le seul auquel elle ait jamais accordé un tel avantage.
« Chacun se retirait alors jusqu’au dîner, qui se passait au milieu d’une querelle permanente entre M. Necker et de vieux maîtres d’hôtel sourds et grondeurs, débris du régime que M. Necker avait enseveli, et qui avaient suivi sa fortune à Coppet avec leurs habits brodés. L’après-midi était encore consacrée au travail jusqu’à sept heures, où commençait le wisk (sic) de M. Necker. Ce wisk* était orageux ; M. Necker et sa fille s’accusaient, se fâchaient, se quittaient en jurant de ne plus jouer ensemble, et recommençaient le lendemain. Le reste de la soirée rendait tout son prix à la conversation. »
*probablement partie de whist. Ancêtre du bridge. Gtell
 
A Paris, sous le Consulat, Mme de Staël était déjà l’ambassadrice de l’esprit de Coppet, fait d’idéalisme, de morale, de curiosité politique et cosmopolite. Mais elle plaidait avec trop d’éloquence la cause de la liberté. Les Dernière vues de politique et de finance de M. Necker, parues intempestivement en 1802, irritèrent Bonaparte contre la fille plus encore que contre le père. Car elle avait une puissance personnelle agissante, qui manquait au vieux financier. On sait comment Mme de Staël fut exilée de France en automne 1805 et que, au lieu de rejoindre son père, elle se résolut à entreprendre en Allemagne, à Weimar, à Berlin, ce voyage de découverte qui satisfaisait la plus pressante curiosité de son esprit.
La mort de M. de Staël, en 1802, n’avait pas été pour sa femme une perte irréparable. Elle ramenait à Coppet ce malheureux, ruiné, à bout de forces, pour le soigner. Il mourut en route. Triste mais non désespérée, elle acheva ce retour en accompagnant un cercueil. Un tout autre malheur l’atteignit en Allemagne. Au milieu d’avril 1804, elle apprit que M. Necker venait de mourir à Genève. Ce coup altéra sa santé, marqua sa sensibilité, son imagination, sa conception de la vie et de la mort. Ce fut une de ces épreuves dont on ne peut dire sûrement si l’âme en reçoit une fissure intime ou une trempe salutaire.
Rosalie de Constant écrivait, le 15 mai 1804, de Lausanne :
 
« Mme de Staël doit passer tous les jours, retournant à Coppet. Je ne sais si Benjamin la suivra jusque-là ; je le crois ; Mme Necker est allée au-devant jusqu’à Zurich, et Mme Rilliet-Huber était venue l’attendre ici. Mais après nous avoir conté tous les détails de la mort et du tombeau de M. Necker, qu’elle a écrits, elle s’en est retournée sans remplir son objet. Il n’a cessé de justifier sa fille de ce qu’elle l’avait quitté, de la bénir ainsi que ses enfants et de prier Dieu avec ferveur et élévation. Son agonie a été très pénible. Le tombeau qu’il avait érigé à Mme Necker et où il avait marqué sa place, est formé d’abord d’une assez grande enceinte de murs, au milieu de laquelle est planté un bosquet ; au centre de ce bosquet est un petit bâtiment en marbre noir où est placée une très grande cuve de marbre partagée d’un cercueil de plomb où elle nageait dans l’esprit-de-vin ; on l’a placée dans un des côtés de la cuve, M. Necker dans l’autre. On les a recouverts tous deux d’esprit-de-vin, puis on a refermé la porte de fer du monument et on l’a murée. Il y a eu environ soixante personnes de Genève à l’enterrement, et tout Coppet était dans les larmes. »
 
Au moment d’arriver auprès du tombeau qui allait désormais l’attacher à Coppet par un lien plus puissant que toutes ses répugnances, Mme de Staël fut prise d’une sorte de vertige. Elle imagina que sa fortune se perdrait, que ses enfants ne seraient pas élevés, que rien autour d’elle ne marcherait. Mais elle se ressaisit. Maîtresse de la maison et de la baronnie, chef de famille, elle fit effort pour s’acquitter de tant d’obligations. Bientôt, tandis qu’elle écrit des lettres d’affaires, qu’elle rédige un petit volume à la louange de son père, le château se remplit de visiteurs, et la douleur sincère se dissimule sous l’apparence des divertissements.
 
bêa
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