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Site consacré à l'histoire de la Suisse. Curiosités suisses.

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Arnold Kübler

Arnold Kübler (1890-1983), écrivain et journaliste suisse alémanique, a dirigé deux des meilleurs publications européennes : le Zürcher Illustrierte, pépinière d’auteurs et de photographes, ainsi que la revue Du. Ses romans et ses chroniques, parfois accompagnés de dessins (ainsi Paris-Bâle à pied) ne sont pas traduits en français.
Arnold Kübler est le père d’Ursula Kübler, danseuse, qui deviendra l’épouse de Boris Vian. Vian lui dédicace ainsi l’un de ses livres : « Pour mon cher confrère Arnold Kübler, l’auteur du plus beau de tous les oursons, avec mon affection et mon respect ». Ourson ? C’était l’un des gentils surnoms d’Ursula, note Arnold Kübler, qui se souvient aussi d’avoir montré à Vian, au buffet de la gare de Zurich, des clients assis là depuis longtemps : « Oui, je vois, dit-il brièvement, les Suisses vont à la gare mais ne partent pas. »
 
Mon gendre, Boris Vian
 
Comment fit-il apparition à Saint-Germain-des-Prés ? « Comme une asperge, très vite ! » En trois jours il devint un prince du petit royaume dont trois cafés et une église marquent les frontières. A qui l’engageait comme trompettiste, il disait être journaliste, à qui lui demandait un article, il répondait qu’il n’était guère fait que pour écrire des chansons. « Toujours réfugié derrière ses masques, il glissait, il fuyait, il jouait… On allait boire un verre avec Vian, discuter avec Vian… »
En ces temps-là un livre paru : J’irai cracher sur vos tombes (1946). L’auteur : Vernon Sullivan, un noir. Traduit de l’américain par Boris Vian. Préface de Boris Vian. Le héros : un noir américain « qui avait passé la frontière » et qui, ainsi, pouvait bien passer pour un blanc. L’éditeur aussi était nouveau. Le sujet : persécution raciale, whisky, sexualité déchaînée, violence, brutalité, sang et meurtre. Ce fut un livre scandaleux, un succès de librairie à grande vente, provoquant des réprobations et des enthousiasmes également violents. L’ouvrage recelait une attaque acerbe contre les préjugés raciaux américains : mais nombre de lecteurs ne surent pas l’apercevoir derrière l’intrigue. On pouvait se demander pourquoi le livre n’avait pas d’abord paru en Amérique : c’est évident, répond le traducteur dans son introduction, il aurait aussitôt été interdit. Cette introduction renferme déjà les éléments d’une critique littéraire et donne bien l’impression de la froide objectivité du traducteur. Il prévoit l’incongruité de l’ouvrage et va méthodiquement au-devant des objections attendues : « …Ici nos moralistes bien connus reprocheront à certaines pages leur… réalisme un peu poussé. Il nous paraît intéressant de souligner la différence foncière qu’il y a entre celles-ci et les récits de Miller ; ce dernier n’hésite en aucun cas à faire appel au vocabulaire le plus vif, il semble au contraire que Sullivan songe plus à suggérer par des tournures et des constructions que par l’emploi du terme cru ; à cet égard il se rapprocherait d’une tradition érotique plus latine. »
Quel jeu ! Quelle occasion d’implications dérisoires ! Quels débordements d’inventions ! Mais l’éditeur enivré par le succès, ne put tenir sa langue : il n’y avait pas de Vernon Sullivan, il n’y avait qu’un auteur : Boris Vian. Comment avait-il eu l’idée d’un livre pareil ? A la suite d’un pari. L’éditeur cherchait un roman américain dont le genre pourrait convenir à cette époque, mais en vain : « S’il ne se présente rien d’autre, dit Boris Vian, j’écrirai ce que vous ne trouvez pas ». En trois semaines ce fut chose faite. Le Paris des lettres fut berné, provoqué et diversement malmené. Il n’en manqua pas non plus pour se réjouir du scandale. On découvrit un exemplaire du roman au chevet d’un assassin. Hasard ? L’interdiction ne se fit guère attendre. Ceux qui ne pouvaient pénétrer les mobiles profonds de l’auteur s’en firent un portrait d’après ce qu’ils avaient pu comprendre du roman. Une plainte fut déposée, suivie d’un long procès. L’un des meilleurs avocats de la capitale défendit l’auteur à la perfection. Pourtant beaucoup ne devaient jamais lui pardonner de les avoir ainsi mystifiés, et la critique accueillit les livres suivants avec une froideur caractéristique.
« On est toujours déguisé » disait-il, « alors autant se déguiser. De cette façon on n’est pas déguisé. »
Il devint silencieux, et de longtemps n’écrivit plus rien. Il divorça (1952). Se souvenant qu’il était ingénieur, il acheta une automobile de modèle antique et complètement inutilisable, aux phares et aux ornements de cuivres et de laiton. Les leviers de frein de changement de vitesse se trouvaient à l’extérieur, et on avait glissé un pot de chambre sous la banquette arrière. De longs mois durant, aidé d’un ami mécanicien, il s’employa à remettre la machine en état de rouler et lui donna un nouvel éclat. C’est lors d’un thé à la Maison Gallimard qu’il rencontra notre fille Ursula : elle était danseuse à Paris et ignorait tout de l’écrivain Boris Vian et du scandale qui entourait son nom. Ursula se consacrait en un effort honnête et quotidien à son métier, art d’une forme stricte, qui touche à la musique et à la précision mécanique. Elle lui apparut belle, sérieuse et pleine de confiance. Elle savait l’écouter, avec elle il pouvait tout recommencer : ce fut l’entente et l’amour vint. On disait qu’elle était « une danseuse noble ». il l’épousa et, coiffé d’un vaste chapeau de soleil, l’emmena dans sa grande voiture à travers toute la France, tournée humoristique et triomphale, sous les joyeux applaudissements des badauds, des passants et des conducteurs, jusqu’à la Côte d’Azur.
Ils habitèrent d’abord boulevard de Clichy dans un minuscule appartement haut perché. Boris imaginait toute l’organisation dans ses moindres détails ; il fabriqua de ses propres mains des lits superposés pour gagner de l’espace. Ce fut le début d’une phase nouvelle de son activité d’écrivain. De nouvelles traductions (et cette fois véritablement de l’américain) : Les Mémoires du Général Bradley ; une critique de jazz, des commentaires de disques ; il collabora à la revue Constellation et occasionnellement à la revue Du que je dirigeais alors, et qui constituait à ses yeux sa première participation à une revue sérieuse. Il venait aussi chez nous, grave et méditatif, souvent très silencieux. J’ai des amis zurichois qui se souviennent plus de son silence que de toute autre chose.
Pour Constellation il écrivit des articles sur commande. « Travailler sur commande * » cela lui allait bien. Il poursuivait également une enquête sur les devoirs personnels et les exigences concrètes qui se posent aux chauffeurs d’autobus parisiens et, pour acquérir toute la compétence désirable, il se soumit lui-même à cette épreuve. Il était vraiment fait pour extraire des livres trop gros une quintessence concise, un condensé dont il s’entendait à mettre en valeur la signification essentielle. Il étonnait les gens par la rapidité de son travail, par la vitesse et la dextérité avec laquelle il conduisait sa voiture. « Ou bien la machine tient, ou bien elle lâche : si elle lâche c’est qu’elle ne vaut rien ! » On reconnaît bien tout l’esprit de Boris Vian dans ce raccourci. Le trait d’esprit est prestesse et concision. C’est dans de brève reparties, spirituelles et audacieuses, que brillaient sa compétence et son goût de la déduction logique ; ce qui n’empêche pas son œuvre d’être en même temps une lutte contre les cadres étroits de la logique. Un jour, à Paris, nous voulions descendre à quatre dans un ascenseur qui, selon les règlements, ne devait recevoir que trois personnes. Au moment d’entrer, l’un de nous tenta de nous rassurer avec de bonnes paroles, Boris Vian acquiesça, ajoutant pour conclure : « Et puis, à quatre, ça ira plus vite ! »
Le rédacteur en chef de Constellation écrivit à propos de son collaborateur qu’ « il n’était jamais prit au dépourvu. Et l’on disait dans notre rédaction : Pour cela, il faut demander à Vian, il aura une idée. – On téléphonait, et aussitôt on voyait ce grand garçon blond au sourire mélancolique et qui vous écoutait comme un ingénieur et qui d’une voix sans éclat, comme s’il avait parlé d’équations, disait : « J’ai ma petite idée là-dessus ». Et c’était toujours une bonne idée. »
Ursula et Boris habitèrent alors (1953) dans un deux-pièces aménagé dans les coulisses et dépendances en partie délabrées de l’ancien Moulin Rouge, et on montait chez eux en longeant une salle immense et sombre par un escalier qui faisait autrefois partie du théâtre. Ursula suivait sa voie sur scène. Son art plaisait à Boris ; il admirait son talent. Il respectait son indépendance, ne se mêlant guère de lui donner des conseils.
Comme son nouvel appartement avait plus de hauteur, il entreprenait des constructions plus élevées et repoussait vers les plafonds tout ce qui s’y prêtait pour gagner du terrain. Fabriquant tout de ses propres mains, il s’était procuré un vieil établi de menuisier : les soirs de réception, on le débarrassait de ses outils pour le couvrir de fleurs et de boissons. A ces réceptions venaient écrivains ou artistes parisiens ; ils bavardaient assis par terre. En retour on aimait à les inviter tous deux, rien que pour le plaisir de les voir ensemble.
Boris travaillait avec un succès croissant, on le recherchait. Les outils aussi se multipliaient et se renouvelèrent. Jacques Prévert venait de s’installer sur le même palier, et les ouvriers qui procédaient chez lui à diverses installations montaient parfois chez le poète Vian pour emprunter la chignole dernier cri qui leur manquait. Un jour il m’exposa, à l’aide de croquis en coupe, son invention d’un pneu de camion qui devait économiser au moins 20% du caoutchouc. Il transmit son invention aux administrations compétentes qui délivrèrent ce brevet mais l’invention dormit dans les tiroirs de l’inventeur et dans ceux de l’administration. Pressé de nouvelles découvertes, il ne poursuivit pas le succès plus avant.
En lui science et technique ne s’opposaient pas à la création artistique : « science-fiction », le mot revenait souvent. Il accueillait volontiers tout ce qu’offre le siècle de la technique : appareils ménagers, voitures, outils, magnétophones, matériaux nouveaux ; il se sentait assez de force pour les utiliser sans en devenir l’esclave. En réponse à une revue qui demandait aux écrivains ce qu’ils pensaient d’une éventuelle machine électronique à fabriquer de la poésie, il déclara : « Pourquoi pas ? n’y a-t-il pas déjà eu Victor Hugo ? »
Trompé par une activité sans cesse accrue, son entourage oubliait la maladie de cœur, mais elle était toujours présente. « Je n’atteindrai pas les 40 ans, disait-il à Ursula, ne t’accroche pas trop à moi. »
*en français dans le texte
 
Boris Vian au fil du souvenir,
Les Cahiers du Collège de Pataphysique, dossier 12, 1960.
(Traduit de l’allemand par Henri Bouché.)  
Texte tiré de : le Paris des Suisses
La Différence
Centre Culturel Suisse
Paris 1995
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